
NASA Webb Telescope Team, Piliers de la création, 14 août 2022 (voir note 1)
Le premier des thèmes que le nouveau programme de français en classe de sixième propose d’aborder est : « créer, recréer le monde ».
Les différents termes de la thématique étant équivoques, ils ouvrent ainsi d’immenses perspectives d’approche.
Dans un système anthropocentrique, créer est fondamentalement un acte volontaire. Il a pour but de faire exister quelque chose à partir de rien, ou en combinant des éléments. Cette seconde possibilité peut d’ailleurs découler de la première. Ainsi, le vaste champ de la création peut être réparti en deux principaux ensembles, celui des idées et celui des formes, même si le second est initialement dépendant du premier.
La notion de monde est tout aussi équivoque. De quel monde s’agit-il ? L’univers physique1 qu’étudient les astronomes ? La planète Terre ? On évoque tout aussi bien le monde de la finance que de celui de l’art. À une échelle encore plus restreinte, un monde peut être aussi un clan, une famille. Enfin, il y a le monde intérieur, celui que chacun se crée par la pensée et l’imagination. Il y a donc une infinité de mondes possible. C’est une question d’échelle, qu’il convient de définir.
1. Les préconisations du programme

William Blake, L’Ancien des jours (Urizen mesurant le Monde), 1794, gravure à l’eau-forte et aquarelle, 23,3 x 16,8 cm, British Museum., Londres, Royaume-Uni
Le programme propose de limiter le champ d’étude à la création (ou recréation) du monde du point de vue de textes fondateurs. Il s’agit, la plupart du temps, de mythes créateurs de civilisations ou assimilés par les différentes religions, au sens large de croyances entretenues par un ensemble de rites.
Les textes proposés à l’étude convoquent des mythes non occidentaux (hindous, inuits…) ou de civilisations aujourd’hui disparues (Grèce et Rome antique, Mésopotamie…). Ils ont pour but d’éveiller les élèves aux notions de symbolisme, de métaphore, d’allégorie…
Dans notre monde occidental, la culture est légataire des mythes gréco-romains tout autant que des récits bibliques. Ce double héritage a considérablement inspiré les artistes depuis l’Antiquité, offrant des milliers de prolongements artistiques et culturels possibles, dans l’ensemble des formes artistiques. À cette base culturelle, il convient d’ajouter de nombreuses influences externes liées aux échanges entre civilisations à travers le temps : invasions vikings, interactions avec les mondes musulmans, Grandes Découvertes, commerce avec l’Asie, colonisation de l’Afrique et de l’Orient… Le corpus artistique est aujourd’hui devenu quasi illimité.
Les professeurs de français n’ont pas le temps matériel d’explorer toutes les pistes qui s’offrent à eux. Il est donc nécessaire de faire des choix. Tâche des plus complexes puisqu’il faut proposer aux élèves des exemples en lien avec la thématique, mais suffisamment hétérogènes dans la forme comme le sujet pour leur fournir un aperçu éclectique de la création artistique à travers le temps et les cultures.
”En prenant appui sur l’étude et l’appropriation de larges extraits d’œuvres intégrales, comme sur des lectures cursives, l’élève découvre au moins un texte fondateur (issu notamment des religions monothéistes) et quelques mythes et contes étiologiques (issus de différents continents et traditions culturelles). Il les compare, devient sensible aux symboles et aux métaphores, s’interroge sur les représentations et les valeurs qu’ils portent. Au fil de l’année et de sa progression, l’élève entrevoit la force des récits collectifs au sein desquels il peut inscrire sa propre vision, notamment par des productions écrites et créatives. Le caractère équivoque de la thématique ouvre d’immenses perspectives.
Ministère de l'Éducation nationaleB.O. n°16, 17 avril 2025
2. Le choix éditorial
Il s’est porté sur quatre œuvres d’époques, de dimensions et d’inspirations différentes. Cette sélection souhaite concourir à la réflexion des élèves sur les facteurs participants à la création d’un monde.
La Dame de Brassempouy

Dame de Brassempouy, c. 23000-21000 avant notre ère
L’apparition de l’art remonte, en l’état actuel des connaissances scientifiques, à environ 50 000 ans, bien que de récentes découvertes, faisant encore débat, semblent sur le point de fortement repousser cette affirmation. L’étude d’un artefact préhistorique constitue un excellent point d’entrée, car elle permet de circonscrire la notion de production artistique. On considère comme une œuvre d’art un objet en deux ou trois dimensions, pensé et produit par l’Homme, qui n’a aucune fonction utilitaire, tout en étant porteur d’un sens symbolique. L’exemple privilégié de cette production est la vénus paléolithique2. Le terme désigne de petites statuettes, de 4 à 25 cm de hauteur, taillées dans la pierre ou l’ivoire, plus rarement de terre cuite, dont certaines portent des traces de peinture. On en connaît également sous forme de gravures. À ce jour, les archéologues en ont découvert près de 250, réparties entre les Pyrénées et la Sibérie.
Elles sont d’une importance capitale. Tout d’abord, elles déconstruisent le cliché de l’Homme préhistorique : chasseur-cueilleur évoluant dans un monde hostile, au comportement bestial plus proche de l’animalité que de l’humanité. Les Vénus permettent de constater que l’Humanité maîtrise de nombreuses techniques (fabrication d’outils, céramique), connaît les propriétés des matériaux de son environnement (argile, pierre dure/tendre, pigments colorants). Leur production dans des aires géographiques et temporelles larges montre que, malgré la faible population et les grandes distances qu’il fallait parcourir à pied, il existe déjà un langage et un mode de transmission des connaissances, des savoirs-faire comme des idées. L’Homme a donc déjà développé une pensée conceptuelle et est animé de préoccupations spirituelles, si ce n’est un système de croyances, puisque les premières inhumations datent d’au moins 100 000 ans. La Vénus la plus emblématique est peut-être la Dame de Brassempouy. , ou Dame à la capuche. Découverte en 1894 dans les Landes, sa notoriété tient au fait qu’elle est l’une des plus anciennes représentations réalistes d’un visage humain connue à ce jour. Elle a donc toute sa place dans ce petit corpus d’œuvres sur la création du monde.
La stèle du Code de Hammurabi

Emplacement du Croissant fertile, berceau de l’élevage et de l’agriculture
La lente évolution du monde de l’Homme ne se fait pas au même rythme sur toute la planète. Au IXe millénaire avant notre ère, dans ce qu’il est convenu d’appeler le Croissant fertile, l’Humanité se sédentarise en faisant le choix de l’élevage et de l’agriculture. Un nouveau monde éclos : le Néolithique et, avec lui, les premières civilisations. L’agriculture et l’élevage favorisent lentement l’augmentation de la population. Afin d’organiser les échanges de bétail et de denrées agricoles, on commence à mesurer et compter, avant d’élaborer un système de traçabilité des échanges. C’est ainsi que l’écriture apparaît, au milieu du IVe millénaire avant notre ère.

Contrat de vente d’une maison et d’un terrain, c. 2650 avant notre ère
La population se développant et se concentrant aux mêmes endroits, il est devenu indispensable d’organiser la vie de la communauté, c’est à dire définir ce qu’il est possible de faire ou pas, d’établir des limites afin de protéger les citoyens des abus, tout en punissant ceux qui perturbent le vivre ensemble. C’est l’apparition de la loi.
Au XVIIIe siècle avant notre ère, Babylone devient un royaume de tout premier plan. Le long règne du roi Hammurabi (1792-1750 avant notre ère) a permis une organisation législative de très grande ampleur. La stèle dite Code de Hammurabi est emblématique de l’importance de la loi. D’une part, c’est l’un des plus anciens textes législatifs connus, mais il est aussi rédigé en deux langues, afin d’être compris des différentes cultures que comprend le royaume.

Code de Hammurabi (détail)
Au-delà du texte, le bas-relief a une vocation à la fois pédagogique et symbolique pour le peuple. Nous pouvons voir la divinité Shamash, assise, remettre à Hammurabi, debout, deux attributs : un anneau et une règle. Ce bas-relief, d’apparence simple, est cependant une puissante métaphore. La divinité est représentée comme trônant et le roi est en position inférieure, debout. Hammurabi esquisse un geste de prière en plaçant sa main devant sa bouche, mais c’est aussi le signe qu’il se tait et écoute. L’anneau est, bien sûr, un symbole d’alliance, donc de confiance. Le bâton, pour sa part, incarne la règle3, figurant à la fois la mesure et la loi. La symbolique de la scène devient évidente : le dieu (éternel, intangible et omniscient), fait confiance au roi pour régler la vie des Hommes, avec mesure, grâce à la loi.
La Tour de Babel

Malwiya (minaret hélicoïdal), Mosquée al-Mutawakkil, Samarra, Irak
Au-delà de ces deux artefacts, témoignages historiques de la naissance du monde de l’Homme, il existe de nombreux textes relatant la création mythique du monde. Les cosmogonies4 sont très nombreuses. Certaines, mettant en jeu des concepts délicats comme des formes symboliques de meurtres, d’inceste ou de castration, ne peuvent être appréhendées en classe de sixième. La grande majorité des cosmogonies répond cependant à un schéma identique, ce qui laisse à penser qu’elles ont une origine commune. Le programme scolaire privilégie les textes des religions abrahamiques (Christianisme, Islam, Judaïsme). Ce sont évidemment les plus proches de nos cultures et donc les plus aisées à aborder. La représentation de l’Homme étant un sujet complexe dans le Judaïsme comme dans l’Islam, il sera toujours plus simple pour l’enseignant de faire appel aux très nombreuses productions artistiques d’origine chrétienne. En cas de critiques, il peut être rassuré : la cosmogonie des trois confessions est, sinon identique, tout au moins très semblable : création de l’univers, de la lumière, de l’espace, du temps, de la matière et des éléments, de la vie végétale ou animale et de l’Homme. Même l’épisode du Déluge est commun à toutes les religions abrahamiques. On peut relever que ce mythe est d’ailleurs partagé par la quasi totalité des civilisations : gréco-romaine, hindoue, maya, scandinave, amérindiennes…
J’ai cependant fait le choix éditorial d’un autre sujet : la Tour de Babel. Tout d’abord, ce chapitre biblique fait écho à l’étude de la stèle de Hammurabi, roi de Babylone. Cette tour mythique aurait été inspirée par une monumentale ziggurat5 babylonienne dédiée au dieu Marduk. C’est surtout l’épisode mythique de l’origine de la diversité des langues. Mais il interroge aussi sur de nombreux autres sujets : la puissance de la volonté collective, l’impact d’un individu sur la dynamique de groupe, les travers de l’orgueil et de la volonté de puissance personnelle, l’aspiration humaine à l’universalité du savoir, ou encore la vision de la ville comme miroir de la civilisation.

Façade (reconstruite) de la ziggurat dédiée au dieu Sîn/Nanna, XXIe siècle avant notre ère, briques d’argile, 11 x 62,5 x 43 m (base), Ur, Irak
Apollon et Daphné
Un autre pilier de notre culture occidentale est constitué par notre héritage gréco-romain. Cela explique la présence des Métamorphoses d’Ovide dans le programme. Au-delà de sa forme poétique, l’ouvrage rassemble de nombreux mythes proposant une vision originale du monde. Les différents acteurs qui y évoluent sont toujours présents dans notre quotidien, par antonomase6 (Écho, Narcisse, Lycaon, Python, Méduse, Dédale…), mais surtout dans notre imaginaire collectif : Europe, Tantale, Minotaure, Icare, Orphée, Midas, Romulus…

Le Bernin (Gian Lorenzo Bernini, dit), Apollon et Daphné (détail)
Déjà célèbre dans l’Antiquité, l’ouvrage n’a cessé d’inspirer les artistes, même les plus contemporains. Le corpus artistique est donc considérable. Mon choix éditorial s’est porté sur la préconisation du programme : l’épisode d’Apollon et Daphné. A priori, ce n’est pas un mythe qui parlera immédiatement aux élèves. Cependant, ils croisent sans doute les descendants de Daphné très régulièrement, puisqu’elle a été métamorphosée en laurier7 . La légende a tant passionné les artistes qu’on compte des centaines de représentations de cet épisode. Selon moi, le plus fascinant, le plus expressif comme le plus proche du texte est le groupe sculpté de Gian Lorenzo Bernini, dit le Bernin. C’est un chef-d’œuvre de la sculpture baroque, presque un idéal du genre, qui en réunit tous les caractères : effet dramatique, tension et exubérance des formes comme des lignes, contrastes, déséquilibre et effets de surprise. De la fougueuse course d’Apollon à sa déception de ne toucher que le tronc d’un laurier, le maître sculpteur nous fait vivre le drame comme si nous y assistions. L’artiste avait imposé au spectateur un cheminement en cohérence avec le développement de la narration : découvrir la statue par l’arrière et en faire le tour par la droite.
Notes et glossaire
- ↑ Piliers de la création : L’image montre la formation de nouvelles étoiles à la suite d’un effondrement gravitationnel engendré par la masse du gaz interstellaire, dans les colonnes de poussières interstellaires de la nébuleuse de l’Aigle (7000 années-lumière de la Terre. La photographie est le fruit de l’assemblage de plusieurs prises de vue en lumière infrarouge proche, par le télescope spatial James Webb de la NASA, à l’aide de l’instrument NIRCam. La couleur résulte de l’attribution de teintes aux différentes nuances des niveaux de gris. Crédits : NASA, ESA, CSA, STScI; Joseph DePasquale (STScI), Anton M. Koekemoer (STScI), Alyssa Pagan (STScI). No copyright.
- ↑ Paléolithique : mot composite issu des termes grecs paleo (« ancien ») et lithikós (« de pierre ») traduisible par l’expression « âge de la pierre ancienne », mais dont l’acception est généralement « âge de la pierre taillée ».
- ↑ Règle : Cette règle est assimilable au sceptre ou la main de Justice qu’arborent des monarques occidentaux comme Louis XIV, dans leurs portraits officiels.
- ↑ Cosmogonie : mot composite issu du grec kósmos (« monde ») et gónos (« naissance ») traductible par l’expression « création du monde ».
- ↑ Ziggurat ou ziggourat : édifice religieux mésopotamien à degrés, constitué d’un empilement de plusieurs terrasses hautes supportant probablement un temple construit à son sommet.
- ↑ Antonomase : figure de style par laquelle un nom propre est utilisé comme un nom commun.
- ↑ Laurier : Daphné, en grec Dáphnê, signifie tout simplement « laurier ».
- Bulletin Officiel de l’Éducation nationale, n°16 du 17 avril 2025 : Programmes d’enseignement de français et de mathématiques du cycle de consolidation (cycle 3)



