La deuxième thématique du programme de français de classe de sixième invite à interroger le pouvoir particulier de l’écriture poétique.

Anonyme, Orphée charmant les animaux, IVe siècle, mosaïque de pâte de verre et marbre, 3.30 x 6.30 m, Musée d’art et d’archéologie du Pays de Laon, Laon, France

Anonyme, Orphée charmant les animaux, IVe siècle, mosaïque de pâte de verre et marbre, 3.30 x 6.30 m, Musée d’art et d’archéologie du Pays de Laon, Laon, France

La spécificité de la poésie, notamment en vers, est sa capacité à dépasser le sens des mots. C’est aussi un art du son. Allitérations, assonances, rimes et rythme [nombre de pieds des vers] confèrent aux texte une musicalité intrinsèque. Le choix des mots ne se limite donc pas à leur signification, mais s’étend à leur impact auditif, créant une mélodie.

Le lien étroit entre poésie et musique n’est pas fortuit. Ces deux formes d’expression cherchent à transcender le quotidien : stimuler l’esprit, encourager la méditation ou le voyage intérieur, provoquer des émotions, exprimer les états de l’âme. Depuis l’aube de l’humanité, ils sont indissociables au travers du chant, vecteur de transmission d’histoires, mythes, légendes. La figure mythique d’Orphée incarne parfaitement cette alliance.

Le talent du demi-dieu lui permettait de calmer et charmer toute créature vivante. Cela met en évidence la capacité d’enchantement de la poésie comme du chant. Charmer1 et enchanter2 trouvent tous deux leur origine dans le lexique de la magie. Poésie, chant et musique sont ainsi liés au surnaturel et au divin, au travers des pratiques mystiques de l’Humanité.

Symboliquement, les mots et les sonorités de la poésie opèrent comme un sortilège à même de transporter l’auditeur de la réalité vers un ailleurs, un monde imaginaire, enchanteur. Même si la poésie s’écrit, son pouvoir ne se révèle que par l’oralité (lecture, récitation, voix intérieure).

Le poète romain Horace, avec sa célèbre formule « ut pictura poesis »comme la peinture, la poésie »), lie poésie et peinture. Depuis la Renaissance, ce lien s’étend à l’ensemble des arts visuels. Si les moyens utilisés par les deux formes artistiques sont différents et que leur perception passe par des sens distincts, leur objectif est commun : par une expérience immersive, il s’agit d’extraire du quotidien comme du présent, conduire dans un autre monde, émouvoir, enchanter…

Leur relation est d’autant plus étroite ou complémentaire que ces formes d’art puisent souvent aux mêmes sources, voire s’inspirent l’une l’autre.

1. Les préconisations du programme

Giuseppe Arcimboldo, L’Été, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Musée du Louvre, Paris, France

Giuseppe Arcimboldo, L’Été, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Musée du Louvre, Paris, France

Le programme convoque diverses formes de poésie, dans le but de sensibiliser les élèves à la magie des mots, des sons et des rythmes dont le pouvoir suggestif leur permettra de ressentir, s’émouvoir, former des images mentales.

En suivant Horace, faire appel à des œuvres d’art visuel s’avèrera manifestement un moyen des plus efficaces pour guider les élèves dans ce cheminement complexe du son vers la forme, du texte vers l’image.

À l’ère de l’omniprésence de l’image, il est cependant essentiel de choisir un corpus des plus efficients. En effet, si la production artistique offre de formidables opportunités, toute création n’est pas à même d’opérer comme une poésie. Les œuvres doivent disposer de la capacité d’émouvoir, mais aussi permettre l’enchantement, l’émerveillement, le voyage intérieur.

Le choix des Saisons d’Archimboldo répond bien à ce défi. Mon ouvrage propose d’autres pistes aux enseignants de français comme aux élèves, afin d’étoffer les possibilités de répondre aux attendus du programme.

En prenant appui sur l’étude et l’appropriation d’une œuvre poétique intégrale (recueil ou section de recueil) et/ou d’un groupement de textes, comme sur des lectures cursives, l’élève manipule ces ressources de la langue. Au fil de l’année, il découvre ainsi la magie du langage poétique. En explorant différentes traditions et cultures poétiques, y compris francophones, qu’elles soient patrimoniales ou contemporaines, l’élève mesure, qu’au-delà de ses aspects formels (vers, rimes, etc.), la force de la poésie réside dans ses images et son pouvoir d’évocation.

Ministère de l'Éducation nationaleB.O. n°16, 17 avril 2025

2. Le choix éditorial

Quatre œuvres, d’époques, de dimensions et d’inspirations distinctes, ont été retenues. Cette sélection souhaite favoriser la réflexion des élèves sur les capacités des artistes à chanter et enchanter notre monde.

Le Jardin d’Eden

Cette peinture à quatre mains transporte son spectateur dans le monde mythique des origines de l’Humanité. Il est commun aux religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam), mais apparaît déjà dans l’Épopée de Gilgamesh. Dans la Bible, qui a inspiré les artistes, ce merveilleux jardin est le chef d’œuvre de la création divine. Toutefois, personne ne l’a jamais vu, puisqu’Adam et Ève en ont été exclus après le Péché originel. Il est donc impossible d’en faire une description réaliste. Cependant, chacun peut, à loisir, l’imaginer, le rêver, le fantasmer, en fonction de sa propre conception de ce que peut être ce monde enchanteur.

Brueghel et Rubens, Le Jardin d'Eden (détail : cochons d'Inde mangeant des petits pois)

Brueghel et Rubens, Le Jardin d’Eden (détail : cochons d’Inde mangeant des petits pois)

Brueghel3 et Rubens proposent ici leur vision idyllique du Paradis. Un monde, dénué de violence, puisque prédateurs et proies y vivent en harmonie. Un lieu où l’Homme et les animaux évoluent ensemble, en toute quiétude. Une terre d’abondance où, pour se nourrir, il suffit de ramasser et cueillir fruits et légumes. Un microcosme, empli d’une lumière chaude et douce, où le climat permet à toutes les espèces de prospérer. Un endroit où règne l’innocence : Adam et Ève y évoluent nus, sans lubricité.

C’est aussi, pour les deux artistes, l’occasion de représenter de nombreux animaux exotiques (autruches, éléphants, dromadaires, grands félins, aras…) que leurs contemporains n’avaient sans doute jamais vus, stimulant ainsi leur imagination. Cette peinture, dans son contexte historique, peut être aussi perçue comme une aspiration à la paix, après les violences causées par les guerres de religion qui ont suivi la Réforme.

L’Annus – Aiôn

La mosaïque dite de l’Annus – Aiôn est conservée au musée départemental de l’Arles antique. En son centre, un homme jeune et athlétique trône, tenant d’une main un sceptre et, de l’autre, une roue ornée de signes zodiacaux. Chaque côté est flanqué de Tritons et Néréides chevauchant des monstres marins. Aux angles, de jeunes enfants ailés, des amours, arborent divers attributs.

Annus chez les Romains ou Aiôn4 chez les Grecs, est une divinité, allégorie du temps. Voilà qui est en totale contradiction avec notre vision usuelle du temps. En effet, dans l’imaginaire collectif occidental, le Temps est généralement représenté par un homme âgé, souvent armé d’une faux. Nous sommes quelque peu conditionnés par la représentation populaire de la Mort, syncrétisme médiéval de la représentation antique de Saturne (Chronos chez les Grecs). Cette conception désenchantée du temps trouve sa source dans le christianisme médiéval, résumé par la formule memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir »). Le monde antique était beaucoup moins fataliste et inquiet que le monde chrétien. Il avait une capacité à enchanter la vision du temps. D’ailleurs, celui-ci n’était pas unique, mais tripartite.

Il y a d’abord Chronos. Sa représentation antique est bien le vieil homme pourvu d’une faux, d’un sablier ou, parfois, d’une serpe. Il représente le temps linéaire, quantitatif : secondes, minutes, heures, mois, années… Sa course est régulière, réglée, inéluctable.

Il y a ensuite Kairos, le temps qualitatif, relatif. C’est un temps subjectif, qu’Albert Einstein résume très bien avec sa formule : « Une heure assis à côté d’une jolie femme semble durer une minute. Une minute assis sur un four brûlant semble durer une heure. » Il incarne le temps opportun, celui qu’il faut savoir saisir lorsqu’il se présente. Parce que l’opportunité est fugace, il est figuré avec une paire d’ailes dans le dos et aux pieds. Il est affublé d’une épaisse touffe de cheveux à l’avant d’une tête chauve : parce qu’il passait rapidement, cela permettait de le « saisir par les cheveux » lorsqu’il se présentait.

Il y a enfin Aiôn, incarnation du temps cyclique. Il symbolise l’éternité, la génération, l’éternel cycle de la vie. Sa représentation sur les mosaïques prend ainsi tout son sens. Nu et doté d’un sceptre, c’est une divinité. La roue ornée de signes du zodiaque symbolise un mouvement éternel, celui des constellations dans le ciel, le rythme des saisons incarnées dans les petits amours, le cycle du vivant : naissance – vie – mort – renaissance… Dans beaucoup d’autres cultures, cette approche du temps prend la forme de l’Ouroboros.

La mosaïque conservée à Arles est ainsi enchanteresse, car elle célèbre la vie et son éternelle régénération.

La Dame à la licorne

Anonyme, À mon seul désir, 1484-1538, tapisserie, 376 x 473 cm, Musée de Cluny, Paris, France

Anonyme, À mon seul désir, 1484-1538, tapisserie, 376 x 473 cm, Musée de Cluny, Paris, France

La Dame à la licorne n’est pas une œuvre unique. C’est un ensemble de six tapisseries tissées au début de la Renaissance française. Elles sont de style millefleurs (ou mille-fleurs), c’est à dire que leur fond est parsemé de fleurs de diverses espèces et d’animaux. On peut aisément interpréter ces motifs comme allégoriques du Paradis, même s’ils ont une vocation décorative et s’inscrivent dans le goût naturaliste de l’époque.

Le sujet de cet ensemble est une allégorie. Sur une île utopique, une femme idéale, entourée d’une licorne (symbole de pureté), d’un lion (symbole de force et courage) et parfois d’une servante, incarne les cinq sens de l’Homme : goût, odorat, ouïe, toucher, vue.

La sixième tenture, arborant la devise « Mon seul désir », est une allégorie d’un sixième sens : le cœur. Si, au XXIe siècle, il nous est difficile de comprendre son sens profond, il est relativement clair pour les contemporains de la tapisserie. Il n’est pas question ici du muscle permettant la circulation sanguine dans le corps, mais de l’organe ambivalent que Jean de Gerson5 définit déjà au XIVe siècle comme centre du désir et des passions, mais également siège de l’âme, de la morale et de la volonté. C’est contre cette dualité que la tapisserie nous met en garde. Si notre cœur n’écoute que nos cinq sens, nous risquons de céder à nos sentiments, nos passions, notre hubris. Il ne tient qu’à nous de le raisonner en y cultivant des qualités morales comme la constance, la fermeté d’âme, le courage. C’est ce sens qu’entendent François Villon6, Olivier de La Marche7 ou encore Pierre Corneille8 quand ils parlent du cœur.

Quoy que le cœur soit un estre petit,
Car c’est du corps une moindre partie,
Il est le roy, le maistre et seignourie ;
La personne maine à son appétit ;
Les mouvemens, il les lie et deslie ;
Volonté vient qui tout au coeur s’alie ;
Et la raison nous dit qu’il doit y estre ;
Ayez advis de quel part voulés estre.

Olivier de la Marcheles Cinq sens, 1501

Le Pays de Cocagne

Dans le monde réel, le pays dit « de cocagne » est le surnom donné au Lauragais9, où l’on produisait, autrefois, des petits pains de pastel bleu, appelés « coques » ou « cocagnes », grâce à l’exploitation de la guède10.

Mais c’est plutôt du pays imaginaire dont il s’agit ici.

Oskar Herrfurth (pour les éditions Uvachrom), Das Schlaraffenland (n°6 : le mur de bouillie), c. 1920, carte postale en quadrichromie

Oskar Herrfurth, Das Schlaraffenland (n°6 : le mur de bouillie), c. 1920 (voir note 13)

Le pays de Cocagne trouve vraisemblablement son origine dans les contes oraux répandus par les goliards, clercs itinérants et défroqués, en rébellion contre les dérives de l’Église. Il est retranscrit dans un fabliau11 du milieu du XIIIe siècle qui et décrit une contrée utopique. En effet, le pays de Cocagne est un paradis merveilleuxtout ce dont on peut rêver se trouve en abondance. La nature y est tellement prodigue, que l’on festoie en permanence. Les habitants y sont aussi bienveillants qu’altruistes. Puisque rien ne manque, il n’y a aucun motif de guerre. Le luxe et la profusion étant quotidiens, nul besoin de travailler, ce qui est d’ailleurs interdit. On s’occupe donc en banquets, jeux, galanteries et l’on dort beaucoup afin de pouvoir ensuite recommencer.

Nul doute que cette description enchanteresse, ancêtre de l’univers rabelaisien, trouve un écho auprès d’une population médiévale en proie au servage, aux guerres, aux famines, aux épidémies…

Ce mythe ne disparaît pas avec le Moyen Âge. Il se transforme et se transpose avec le temps. Il est encore prégnant dans l’imaginaire collectif.

Pieter Brueghel l’Ancien s’empare du sujet, alors que les guerres de religion font rage autour de lui. Alors qu’à l’arrière-plan un homme arrive en pays de Cocagne après avoir, selon le conte, traversé une montagne comestible (bouillie, gruau ou gelée), trois hommes au premier plan (un soldat, un paysan, un clerc) sont dépeints en pleine sieste. Sur la gauche, un soldat nonchalamment accoudé sur un oreiller, attend, la bouche entr’ouverte qu’une galette tombe du toit12. Non sans humour, l’artiste propose sa vision du pays imaginaire, essentiellement centré sur l’alimentation : œuf à la coque déambulant, clôture en chapelet de saucisses, cactus en galettes, porc rôti se promenant avec son couteau à découper… Tout comme le fabliau dont il s’inspire, l’artiste semble esquisser une morale ambigüe : ce pays engendrerait la paresse, ce qui serait enviable.

Notes et glossaire

  1. Charmer : du latin carmen, qui signifie « chanson, formule magique, incantation »..
  2. Eter : du latin incantare qui se traduit par « chanter, enchanter, ensorceler », qui a également donné le mot français « incantation ».
  3. Brueghel : il s’agit ici de Jan Brueghel l’Ancien, second fils du peintre Pieter Brueghel l’Ancien, frère cadet du peintre Pieter Brueghel le Jeune et père de Jan Brueghel le Jeune.
  4. Aiôn : le terme peut également s’orthographier Aïon, en Grec ancien, ou encore Éon en Grec moderne..
  5. Jean Charlier de Gerson (c. 1363-1429) : théologien et homme politique français.
  6.  François Villon (c. 1431-1463) : Louange à la Cour (1463).
  7. Olivier de la Marche (c. 1426-1502) : chroniqueur, diplomate, officier et poète bourguignon.
  8. Pierre Corneille : « Rodrigue, as-tu du cœur ? » in , Le Cid, acte I – scène V.
  9. Lauragais : région naturelle au sud-est de Toulouse.
  10. Guède : plante tinctoriale bisannuelle à fleurs jaunes, aussi connue sous les noms de pastel des teinturiers, herbe du Lauragais, isatis….
  11. Fabliau : petite histoire en vers, typique du Moyen Âge. Simple, amusante et populaire, à la morale parfois ambigüe, le fabliau avait pour unique but de distraire et faire rire auditeurs et lecteurs.
  12. Galette sur le toit : allusion au proverbe flamand « les galettes poussent sur le toit », signifiant « vivre dans l’abondance », sujet déjà représenté par le peintre dans son tableau Les Proverbes flamands (1559).
  13. Das Schlaraffenland : traduction allemande de « pays de Cocagne ». Le peintre et illustrateur allemand Oskar Herrfurth (1862-1934) a réalisé une série de six illustrations humoristiques du conte pour les éditions Uvachrom, publiées sous forme de cartes postales (légendées au dos, série 354, n° 5086-5091).
  • Bulletin Officiel de l’Éducation nationale, n°16 du 17 avril 2025 : Programmes d’enseignement de français et de mathématiques du cycle de consolidation (cycle 3)
  • de La Marche Olivier, les Cinq sens, 1501 (in Stein Henri, Olivier de la Marche, historien, poète et diplomate bourguignon. Paris : A. Picard éditeur, 1888, pp. 219-228).
  • Villon François, Louange à la Cour ou requête à la Cour de Parlement, 1463 (in Villon François, Œuvres. Édition d’André Mary. Paris : Classiques Garnier, collection Classiques Jaunes, 2010, pp. 154-155).