Amateur d’art et incorrigible curieux, je ne manque jamais de découvrir de nouveaux artistes ou de nouvelles œuvres quand une occasion se présente.
Au cours de mon voyage vers le Cap Nord (en territoire norvégien), j’ai tenu à passer par le nord de la Finlande. Déçu de ne pas avoir pu rencontrer de Suédois pendant le mois que j’ai passé dans le pays, j’ai utilisé une application de “couch surfing”, bien décidé à rencontrer des Finlandais. C’est ainsi que j’ai passé deux jours chez Jukka, agriculteur finnois, qui m’a beaucoup appris sur l’histoire de son pays et le mode de vie de ses compatriotes.
Amateur d’art lui aussi, il m’a conseillé la visite de deux musées de peintres du XXe siècle, situés dans le Nord du pays. Très ignorant de l’art finlandais, j’y ai vu une occasion unique de me confronter à des artistes reconnus dans un pays dont je ne connaissais presque rien.
Andreas Alariesto
Jukka, mon hôte, m’a simplement dit d’Andreas Alariesto : « il n’a jamais pu recevoir d’éducation artistique. Il était tellement éloigné de tout que, parfois, il fabriquait lui-même ses pinceaux et ses couleurs. Toute son œuvre raconte la vie des Sámis. »
Une présentation aussi énigmatique ne pouvait que stimuler ma curiosité naturelle. J’avais l’opportunité de découvrir un peintre autodidacte de renommée nationale. Une rareté en occident. De plus, il avait consacré toute son œuvre à la représentation d’un peuple dont la culture a longtemps été niée et effacée.
Sur ma route vers le nord, j’ai donc fait une halte à Sodankylä, impatient de découvrir le travail d’Andreas Alariesto (1900-1989). Ce dernier ayant offert une partie de son œuvre à la commune dans laquelle il a passé les dernières années de sa vie, un musée lui est entièrement dédié depuis 1986.

Une partie du matériel de peinture fabriqué par l’artiste
Né avec le XXe siècle, il a subi la négation de la culture sámie, vécu sous la domination russe, la prise d’indépendance de son pays en 19171, la guerre civile qui en a résulté en 1918, une nouvelle invasion russe en 1939, puis celle des nazis, en 1941, qui ravage totalement le pays. Si le Traité de Paris signé en 1947 acte, aux yeux du Monde, l’indépendance de la Finlande, c’est au prix de la ruine totale du pays2. Enfin, en 1967, son village natal (dont il porte le nom : Riesto) et la majeure partie des lieux dans lesquels il a grandi et vécu (Lokka et Sompio) sont engloutis par le Lokka, lac artificiel créé suite à la construction d’un barrage sur la rivière Luiro.
Les guerres et leurs dégâts, notamment les exactions des nazis3, n’ont pas permis de conserver de traces des œuvres de jeunesse d’Andreas Alariesto. Toutefois, le musée, grâce à la famille de l’artiste, a pu réunir un certain nombre de pièces représentatives de la créativité de l’artiste : un diorama, des dessins, des sculptures métalliques, des gravures à usage de tampon, des effets personnels. La lente reconstruction du pays n’a permis sa reconnaissance en tant qu’artiste majeur qu’à compter des années 1970, notamment grâce à deux expositions organisées à Helsinky et Rovaniemi.
L’espace du musée étant restreint, toutes les œuvres de l’artiste ne peuvent toutes y être exposées simultanément. Aussi, un nouvel accrochage est réalisé chaque année, afin d’entretenir l’intérêt des visiteurs. En 2024, la thématique retenue mettait en lumière la vie des femmes Sámies au travers de 24 tableaux. Ils sont tous de petit format, sur papier et encadrés sous verre. Lors de la visite, on sent que, malheureusement, les moyens du musée sont très limités. La scénographie en pâtit un peu et l’éclairage se reflète sur le verre des cadres. Malgré cela, les peintures ne manquent pas d’émouvoir le spectateur.

Andreas Alariesto, Berceuse d’une mère célibataire, seconde moitié du XXe siècle, huile et techniques mixtes sur papier, 21 x 30 cm, Collection de la ville de Rovaniemi, Rovaniemi, Finlande
Le style d’Andreas Alariesto est qualifié de naïf, dans le vocabulaire esthétique des spécialistes. Mais le terme doit être manipulé avec précaution. Il définit spécifiquement la production d’artistes autodidactes, créant sans se soucier des conventions artistiques occidentales établies : perspective, dimensions, jeu des couleurs… Leurs œuvres sont figuratives et le plus souvent inspirées de sujets populaires et en total décalage avec les courants artistiques ou l’esthétique de leur temps.
Au travers de scènes joyeuses, poétiques ou mélancoliques, ancrées dans la réalité ou inspirées de légendes populaires, il dépeint la vie traditionnelle des Sámis. Bien que narratives, le sens des saynètes ne se livre pas aisément. Je comprends rapidement que mon esprit “déformé” par les codes culturels et visuels occidentaux est relativement inadapté à la compréhension des intentions de l’artiste. Le petit guide de visite que l’on m’a prêté à l’entrée s’avère d’une grande aide. Son contenu est déroutant et vraiment original : il ne contient ni commentaire critique ou esthétique élaboré, mais, pour chacun des tableaux, une pensée de l’artiste. Loin d’imposer une vision ou un jugement, Andreas Alariesto invite plutôt à la méditation.
L’artiste propose donc une image, nous guide vers l’appréhension de son sujet, puis nous abandonne aux pensées et réactions qu’elles suscitent. Nos repères se brouillent un peu : le bon ou le mauvais, le bien ou le mal… Face à la manifestation d’une culture dont les codes sont différents de la mienne, comment porter un jugement ? Suis-je d’ailleurs en mesure de porter un jugement ? Suis-je même habilité à le faire ?
Ma visite m’a profondément marqué et ému. Tout y était du domaine de l’improbable, comme dans un songe. Un petit village perdu dans la steppe arctique, dans lequel se trouve un musée de poche (pas plus de 100 mètres carrés), conservant farouchement le peu qui a pu être sauvegardé du travail d’un artiste au destin inimaginable. Une peinture prenant une forme naïve, mais dont les sujets ne le sont aucunement : la vie, la mort, l’amour, la morale. Et surtout, omniprésente : la nature. Une nature nourricière, tout aussi généreuse qu’implacable, qui commande à la vie des Hommes. Je comprends mieux maintenant la mise en garde de l’artiste dans le petit guide de visite :
”À mon avis, les textes de toutes les images en disent trop peu. Les images nous ouvrent tant de perspectives qu'un livre pourrait être écrit sur chacune d'entre elles.
Andreas Alariesto
Reidar Särestöniemi
À propos de Reidar Särestöniemi (1925-1981), Jukka m’a simplement dit : « Il a suivi des cours à l’académie d’art d’Helsinki. C’est l’artiste Lapon le plus célèbre de Finlande. » J’avoue, un peu honteux, que je n’avais jamais entendu parler de lui. Une visite dans le musée qui lui est dédié était donc indispensable.
Aller au Särestöniemen Museosäätiö est une expérience en soi. Cela relève presque du pèlerinage. On chemine à travers la steppe lapone pendant 1h30 depuis Sodankylä. Après Kittilä, la route n’est plus qu’une piste, puis un chemin. De très rares panneaux indicateurs rassurent épisodiquement sur la destination. À l’arrivée, il faut laisser son véhicule et parcourir plusieurs centaines de mètres à pied pour trouver le guichet d’accueil. Même si l’on sent que rien n’est prévu pour accueillir le touriste occidental moyen, tout visiteur est bienvenu. Sous des abords un peu froids et distants, les Finlandais sont réellement accueillants et chaleureux.
Le lieu tient plus du sanctuaire que du musée. Sa géographie est dans un premier temps déroutante, car le site se compose de plusieurs groupes de bâtiments.
Le plus ancien comprend la ferme vivrière des parents de l’artiste. Dans le complexe datant de la fin du XIXe siècle (habitation, granges, étables, sauna), on retrouve le cadre de l’enfance de Reidar Särestöniemi et quelques œuvres de jeunesse, notamment des dessins.
Le deuxième groupe de bâtiments comprend le studio historique de l’artiste et sa « Galleria ». Ce dernier espace est vraiment stupéfiant. Cette grande construction traditionnelle en bois abrite, à l’étage, une grande piscine couleur vert océan, flanquée d’une cheminée en pierre d’un côté et, de l’autre, une grande ouverture sur un espace d’exposition à l’éclairage zénithal. L’accrochage change régulièrement afin de montrer un maximum d’œuvres et, bien sûr, de donner envie au visiteur de revenir.
Lors de ma visite, la sélection de tableaux se focalisait sur deux périodes distinctes. La galerie présentait des peintures des années 1970, abstraites de prime abord. Mais on comprend vite que l’artiste y a exalté les saisissantes couleurs que prennent les paysages arctiques : l’intensité du ciel bleu se reflétant sur les lacs ensoleillés, la vivacité des rouges du soleil de minuit ou des myrtilliers prenant leurs teintes automnales. Autour de la piscine, espace plus privé, une série de portraits où l’artiste a cherché à capter l’intimité et la psychologie de ses modèles.
”Il n'y a que moi dans mes peintures. On y trouve mon bonheur et ma douleur, mon désir inassouvi, ma vie entière.
Reidar Särestöniemi
Le dernier bâtiment est assez distant des autres. Tout comme la « Galleria », il a été conçu par deux architectes finlandais de renom : Reima et Raili Pietilä. Les constructions sont pensées telles des sculptures disposées dans le paysage. L’atelier-habitation, appelé « Ateljee-koti », comprend, comme son nom l’indique, un atelier occupant quasiment la moitié de l’espace. Surplombant de domaine, il est doté d’une grande baie vitrée, offrant une vue sur les autres bâtiments et la nature sauvage environnante. On y trouve exposées des œuvres de différentes époques et techniques représentant des paysages figurés à l’aide de grands aplats de couleurs. L’espace de vie comprend également quelques œuvres. Il est également intéressant pour lui-même : il apparaît très moderne pour un aménagement de 1978 et pourrait très bien figurer dans des magazines de décoration actuels.
Je suis vraiment heureux d’avoir découvert ces deux artistes. Cela me donne le sentiment d’avoir levé l’un des voiles me permettant de mieux comprendre ce pays et sa culture, dont je ne sais pas grand-chose, bien qu’il fasse partie de l’Union Européenne, comme le mien.
Notes et glossaire
- ↑ Indépendance de la Finlande : vivant sous la coupe de l’empire russe depuis 1809, les Finlandais profitent de la révolution bolchévique pour déclarer leur indépendance, le 06 décembre 1917..
- ↑ Ruine de la Finlande : En novembre 1939, l’URSS attaque la Finlande. En lutte pour son indépendance et contre les velléités expansionnistes de Staline, elle a été considérée comme alliée de fait de l’Allemagne, lorsque les nazis ont décidé d’envahir l’URSS. À ce titre, elle est condamnée, à la fin de la guerre, à verser de lourds dommages financiers à l’URSS, mais aussi à céder une partie de ses territoires.
- ↑ Exactions des nazis : Les nazis, pendant leur retraite face à l’avancée de l’armée soviétique, ont pratiqué une politique de la terre brûlée. Les soldats avaient reçu pour consigne que les russes ne devaient trouver ni nourriture, ni abri durant leur avancée. Le peuple finlandais et Sámi, réduit à l’errance, a donc payé un lourd tribut, d’autant que des mines anti-personnel avaient été disséminées au fur et à mesure de leur débâcle.
Article initialement publié le 02 octobre 2024, dans la revue Counter Arts



