Étymologiquement, l’aventure est « ce qui doit arriver », avec, sous-jacente, la notion de destin, cependant exempt d’une quelconque connotation de prédestination. Une aventure est donc un événement, ou une suite d’événements, venant interférer dans le quotidien d’une personne ou d’un groupe. L’aventure peut être subie, comme c’est le cas pour Ulysse dans L’Odyssée. Elle peut être également provoquée ou choisie, à l’exemple de Phileas Fogg qui fait le pari de faire le tour du monde en quatre-vingt jours.

C’est davantage à l’aventure volontaire et consentie qu’invite la thématique du programme, par sa tournure impérative. Elle constitue même une invitation.

L’aventure s’inscrit naturellement dans un temps long. Elle nécessite une situation de départ, un quotidien ou une routine, perturbée par un incident, qui entraîne des changements et péripéties. Elle trouve donc tout naturellement sa place dans la littérature, sous la forme de récits, romans, épopées ou encore bandes dessinées.

1. Les préconisations du programme

Joseph William Turner, Pêcheurs en mer, 1796, huile sur toile, 91.4 x 122.2 cm, Tate Britain, Londres, Royaume-Uni

Joseph William Turner, Pêcheurs en mer, 1796, huile sur toile, 91.4 x 122.2 cm, Tate Britain, Londres, Royaume-Uni

L’aventure semble plus complexe à représenter dans les autres formes d’art. Elle se rencontre dans les arts vivants (théâtre, opéra, comédies musicales, danse), cinématographiques au sens large (films, séries, vidéo) ou même musicaux (symphonies, musique de chambre).

Il paraît a priori plus complexe de lui donner forme au travers des arts visuels. Quoique…

L’Odyssée a, de tout temps, enflammé l’imagination de peintres, de sculpteurs ou encore d’illustrateurs. Les épopées ou récits d’aventures sont donc à considérer comme des sources de la production d’images en deux ou trois dimensions. Réciproquement, des œuvres d’art visuel peuvent provoquer le songe ou inviter à l’aventure intérieure, par le rêve. Ces péripéties virtuelles peuvent nourrir ensuite le processus de création littéraire.

En prenant appui sur l’étude et l’appropriation d’une œuvre intégrale et/ou d’un groupement de textes, comme sur des lectures cursives, l’élève interroge l’élan constitutif de l’aventure et mesure combien l’expression littéraire en décuple le pouvoir. Au fil de l’année et de sa progression, il enrichit sa culture et sa réflexion personnelle, en engageant son imagination et sa créativité artistique notamment à travers la production de récits personnels.

Ministère de l'Éducation nationaleB.O. n°16, 17 avril 2025

2. Le choix éditorial

La Tabula Rogeriana

Il existe des représentations favorables à la spéculation, à l’évasion par la pensée ou au vagabondage spirituel. Une carte, par exemple, peut renvoyer aux aventures de pirates ou de corsaires, à la chasse au trésor ou simplement aux destinations lointaines. C’est d’ailleurs l’un des ressorts narratifs de L’Île au trésor.

La Tabula Rogeriana constitue sans doute un bon exemple de ces moteurs de l’imaginaire.

Royaume de Sicile en 1154

Royaume de Sicile en 1154 (voir note 3)

L’aventure de cette carte, car c’en est une, mériterait un récit, tant son histoire peut sembler romanesque. Son auteur, Muhammad Al-Idrīsī1 naît et grandit en Al Andalus (actuelle Andalousie) vers 1100. À peine âgé de 16 ans, il part à la découverte du monde méditerranéen, de l’Espagne à l’Asie mineure, du Maghreb à l’Italie. Il y collecte de nombreuses informations sur la géographie et la flore. En 1138, Roger II de Sicile2 l’invite à Palerme et lui commande une carte du monde, qui prend la forme d’un planisphère en argent. Al-Idrīsī met presque 16 ans à le réaliser. Véritable trésor, aujourd’hui disparu, il faisait environ 1,5 par 3,5 mètres et pesait 300 livres (environ 150 kg).

Pour l’accompagner, Muhammad Al-Idrīsī a rédigé un ouvrage, en langue arabe, comprenant 70 cartes détaillées agrémentées de commentaires sur les climats et la flore des différentes zones. Son contenu est si scientifique et précis qu’il fera référence pour trois siècles. C’est grâce à quelques copies médiévales que ce manuscrit nous est parvenu et qu’un cartographe allemand du début du XXe siècle, Konrad Miller, a pu reconstituer la carte du monde, tel qu’on le connaît au XIIe siècle. Et la vision de ce monde a de quoi embraser notre imaginaire. Tout d’abord, l’orientation sud du monde bouleverse notre appréhension de la géographie, tout en nous faisant prendre conscience que nous sommes conditionnés par des conventions modernes. Ensuite, le monde ne comprend que trois continents (Afrique, Asie, Europe). Cette perspective déroutante nous rappelle une troublante réalité, à savoir que la cartographie ne représente que ce qui est connu de nous : le monde médiéval ne connaît ni l’Amérique, ni d’ailleurs l’Océanie et l’Antarctique.

Cet exemple déconstruit nombre de clichés sur le Moyen Âge. Contrairement à ce que l’on imagine souvent, on voyageait beaucoup. Le fait qu’un aristocrate normand fonde un royaume en Méditerranée et qu’un adolescent parcourt une grande partie du monde connu de l’époque en sont des signes évidents. En totale contradiction avec l’idée que l’on a généralement, le Moyen Âge n’est pas si obscur et barbare : la curiosité intellectuelle et la connaissance scientifiques de Roger II et d’Al-Idrīsī. La rédaction de la Tabula Rogeriana, en langue arabe, montre enfin que chrétiens et musulmans, même s’ils se faisaient la guerre, entretenaient des relations intellectuelles et culturelles, mais aussi que les Normands, descendant des vikings, parlaient arabe et inversement.

Tabula Rogeriana
Reconstitution de la carte de Muhammad Al-Idrīsī par le cartographe allemand Konrad Miller, 1929, d’après une copie médiévale (1300 ou 1486), texte original en arabe retranscrit en alphabet latin.
Carte orientée (Nord en haut) pour en faciliter la lecture.

Port de mer au soleil couchant

Le Port de mer au soleil couchant, de Claude Gelée dit Le Lorrain, est l’une des œuvres recommandées au programme, dans le cadre des prolongements artistiques et culturels de la thématique. Si le tableau n’est pas constitutif de l’aventure, il en est, tout comme la carte, un moteur. C’est un lieu où se croisent des bateaux et voyageurs arrivant ou partant. Le tableau ne donnant aucune indication de localisation de ce port, celui-ci est déjà un ailleurs, avec ses bâtiments évoquant l’Italie, ses navires battant pavillon français ou maltais.

Le Lorrain, Port de mer au soleil couchant (détail : passagers en attente)

Le Lorrain, Port de mer au soleil couchant (détail : passagers en attente)

D’ailleurs, au premier plan, des gens arrivent en barque. D’autres partent, saluant de la main des proches restant à terre. D’autres enfin, sont en attente. Viennent-ils de débarquer ? Attendent-ils au contraire d’embarquer ? D’où viennent tous ces gens et où vont-ils ? Toutefois, l’activité humaine est concentrée au premier plan et occupe, somme toute, une faible place dans le tableau. L’agitation de ses congénères n’est pas ce qui semble intéresser l’artiste. Le paysage et notamment les effets de la lumière du soleil occupent, au contraire, tout l’espace.

C’est bien le soleil, sujet et centre du tableau, qui intéresse le peintre. Toute la composition nous y ramène. Quoi que nous observions, l’artiste nous renvoie inévitablement à l’astre du jour, nous incitant à regarder vers le lointain plutôt que notre environnement proche. Il nous invite au voyage, à rêver d’aventures, tout comme Charles Aznavour dans sa célèbre chanson Emmenez-moi.

Vers les docks où le poids et l'ennui
Me courbent le dos
Ils arrivent le ventre alourdi
De fruits les bateaux
Ils viennent du bout du monde
Apportant avec eux
Des idées vagabondes
Aux reflets de ciels bleus
De mirages
Traînant un parfum poivré
De pays inconnus
Et d'éternels étés
Où l'on vit presque nus
Sur les plages
Moi qui n'ai connu toute ma vie
Que le ciel du nord
J'aimerais débarbouiller ce gris
En virant de bord
Emmenez-moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil

Charles AznavourEmmenez-moi, 1967

Arearea

Paul Gauguin, Arearea, 1892 (détail :

Paul Gauguin, Arearea, 1892 (détail : flûtiste et son amie sous un arbre)

Le terme d’aventure évoque inévitablement le lointain, l’exotisme, la découverte d’autres mondes et d’autres cultures. Dans le domaine pictural, Paul Gauguin est l’un des plus célèbres représentants de ce goût de l’aventure, de l’exotisme. Ses très nombreux voyages ont nourri sa recherche picturale. Plus qu’Arles, Céret ou Copenhague, ce sont ses séjours à Pont-Aven, aux Antilles et en Polynésie qui lui ont inspiré ses toiles les plus remarquables.

En 1891, à la recherche d’un monde primitif et intact de l’influence néfaste de l’Occident, Gauguin part pour Papeete. Il espère trouver en Polynésie des sources d’inspiration pour renouveler les formes, sujets, composition de la peinture française, qu’il considère comme académique et empesée.

Malheureusement, il se rend vite compte que la colonisation commence à acculturer les polynésiens. Cependant, au travers de ses toiles, il parvient à capter ce qu’il était venu chercher : une nature exotique, des couleurs vives, un mode de vie primal et encore en harmonie avec la nature. Il dépeint ce qu’il rencontre, mais puise également dans des contes, légendes ou traditions mystiques.

Arearea, incarne parfaitement cette recherche. Gauguin donne à ses contemporains, qui découvrent la toile en 1893, une vision idéalisée de la Polynésie. Dans une nature magnifiée qui occupe tout l’espace pictural, l’artiste représente un monde paisible où l’on prend le temps de vivre, de jouer de la musique sous les arbres. D’ailleurs, la femme assise en tailleur, regarde le spectateur comme pour l’inviter à la rejoindre. L’arrière-plan met en évidence des pratiques rituelles païennes, des plus exotiques dans la France catholique de la fin du XIXe siècle.

La Charmeuse de serpents

Henri Rousseau, La Chameuse de serpents, 1907 (détail : femme jouant de la flûte)

Henri Rousseau, La Chameuse de serpents, 1907 (détail : femme jouant de la flûte)

A priori, tout oppose Paul Gauguin (1848-1903) et son contemporain Henri Rousseau (1844-1910). Le premier a parcouru le monde de la France à la Martinique, du Panama à la Polynésie et du Danemark à l’Australie. Le second a passé toute sa vie entre Nantes et Paris. L’un a une formation artistique, l’autre n’a jamais reçu aucun enseignement dans le domaine. Cependant, Gauguin est l’un des rares à apprécier la peinture de Rousseau.

Son poste à l’octroi de Paris, consistant à collecter des taxes sur les marchandises entrant dans la capitale, lui vaut son surnom de « douanier Rousseau ». Ce surnom, sarcastique de la part d’une bourgeoisie conformiste et conservatrice, souhaite rappeler son absence de formation académique et la naïveté de sa peinture, qui ne respecte pas les règles conventionnelles de composition et de perspective.

Peu à même de voyager, il puise son inspiration dans les récits d’aventuriers ou d’explorateurs (Brazza, Dumont d’Urville, Bougainville…), ainsi que dans des revues illustrées. Afin de représenter le plus fidèlement possible ses paysages, il se rend régulièrement dans les grandes serres du Jardin des Plantes, à Paris, où sont conservés des spécimens botaniques exotiques rapportés d’expéditions scientifiques. Ses faibles revenus ne lui permettant pas de réaliser ses rêves d’aventure, c’est au travers de ses tableaux qu’il explore et découvre des contrées exotiques, nécessairement idéalisées.

Henri Rousseau, La Chameuse de serpents, 1907 (détail : couple de perroquets)

Henri Rousseau, La Chameuse de serpents, 1907 (détail : couple de perroquets)

La Charmeuse de serpents entre dans cette catégorie d’expéditions dans des jungles aussi oniriques que mystérieuses. La scène se situe à l’orée d’une épaisse forêt exotiques, au bord d’une étendue d’eau bordée, à l’arrière-plan, de palmiers ou de cocotiers. Dans une nuit qui n’est pas vraiment sombre, se détache une silhouette féminine. Comme elle nous apparaît en contre-jour, il est impossible de la voir nettement. Sa peau est sombre, ce qui lui a valu la qualification d’« Eve noire », représentation quelque peu subversive dans un pays colonialiste au début du XXe siècle. Mais il nous est impossible de savoir si elle est asiatique, africaine ou encore mélanésienne. La seule certitude que nous pouvons avoir est qu’elle joue de la flûte. Tout semble se figé autour d’elle et, à l’instar de la spatule rosée, des perroquets ou même des serpents, le spectateur se fige, lui aussi, le temps d’appréhender la scène ou d’imaginer ce qui va se passer. Comme les serpents, nous sommes sous le charme de la scène.

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Notes et glossaire

  1. Muhammad Al-Idrīsī (c. 1100-1165/75) : de son nom complet Abu Abdallah Muhammad Ibn Muhammad Ibn Abdallah Ibn Idriss al-Qurtubi al-Hassani Sebti, est un savant musulman du Moyen Âge, à la fois explorateur, géographe, botaniste et médecin.
  2. Roger II de Sicile (1095-1154) : d’origine normande, Roger II unifie les terres de l’Italie méridionale, de Sicile, de Malte et de l’Ifriqiya (nord-est de l’Algérie, Tunisie, nord-ouest de la Libye).
  3. Royaume de Sicile en 1154 : Voir licence Creative Commons.
  • Bulletin Officiel de l’Éducation nationale, n°16 du 17 avril 2025 : Programmes d’enseignement de français et de mathématiques du cycle de consolidation (cycle 3)