Georges Méliès, La Tentation de saint Antoine (Star Film n° 168), 1898, photogramme du film

Georges Méliès, La Tentation de saint Antoine (Star Film n° 168), 1898, photogramme du film

Antoine, dit Antoine le Grand, est un ermite de l’Église chrétienne primitive. Il aurait vécu 105 ans (c. 251 – c. 356 de notre ère) et est considéré comme le fondateur du monachisme chrétien. Il est connu sous diverses appellations : Antoine d’Égypte, Antoine l’Ermite, Antoine du désert ou Antoine l’Abbé. Canonisé par l’Église, il porte donc le titre de saint et est révéré par les catholiques, les orthodoxes et les luthériens.

Des enluminures médiévales aux primitifs flamands, des peintres de la Renaissance italienne aux artistes modernes (Max Ernst, Salvador Dalí) et contemporains, saint Antoine a, de tout temps, fasciné les artistes. Au-delà des très nombreuses représentations picturales ou graphiques dont ‘il a fait l’objet, il a également inspiré écrivains, compositeurs et cinéastes.

Qui est ce saint ? Mythique ou réel ? Pourquoi a-t-il attisé la créativité de tant d’artistes ?

Pieter Coecke van Aelst, La Tentation de saint Antoine, entre 1543 et 1550,
huile sur bois, 41 x 53 cm, Museo del Prado, Madrid, Espagne

1. Un personnage historique

Son existence est attestée, notamment par Athanase d’Alexandrie (c. 297 – 373 de notre ère) qui l’a côtoyé et a rédigé sa biographie en 360. Ce dernier raconte que le saint a été harcelé par le Diable une très grande partie de sa vie. Satan a cherché à le détourner de sa vocation érémitique, faite d’ascèse, de jeûne et de prière. Les velléités du démon, nommées tentations parce que ce sont des tentatives de dévoiement, restent cependant toujours vaines. Antoine démasque systématiquement ces entreprises et dénonce l’impuissance du diable face à la foi la plus ardente. Le message moral à l’attention des chrétiens est évident. Antoine est l’exemple à suivre, modèle d’une vie de prière, d’abstinence et de recueillement, animée par une foi sans faille, loin du Monde, qui protège de toutes les tentations.

Le récit d’Athanase d’Alexandrie, écrit en Grec et immédiatement traduit en Latin, a rapidement popularisé le saint jusqu’en l’Occident, dès le IVe siècle. Remis au goût du jour par Jacques de Voragine au XIIIe siècle dans sa Legenda aurea1, le saint n’a cessé, depuis, d’inspirer de très nombreux artistes. Gustave Flaubert, par exemple, lui consacre en 1874, un poème en prose : La Tentation de saint Antoine, dans lequel l’auteur imagine un dialogue entre l’ermite et les nombreuses apparitions auxquelles il est confronté. Mais ce sont essentiellement les artistes visuels qui s’emparent de l’histoire. Les représentations de saint Antoine aux prises avec le Diable constituent un corpus considérable. La description des apparitions sataniques dans le texte d’Athanase d’Alexandrie étant succincte, elle ne peut, sans aucun doute, qu’enflammer l’imagination des peintres.

Selon Athanase d’Alexandrie, la vocation religieuse d’Antoine intervient alors qu’il n’a que 18 ou 19 ans. Orphelin fortuné, il décide de vendre tous ses biens, d’en distribuer le produit aux pauvres et confie sa sœur aux soins de femmes pieuses. L’auteur relate que, dès le début de sa vie monacale, le diable cherche à perturber le jeune homme :

D'abord il essaya de le détourner des pratiques de la piété en lui rappelant le souvenir de ses richesses, le soin qu'il devait prendre de sa sœur, et ses liens de famille; il lui inspirait l’amour de l’argent et la passion de la gloire; il lui montrait les plaisirs de la bonne chère et les autres délices de la vie [...] il soulevait dans son esprit un tourbillon de pensées ténébreuses pour le détourner de son généreux dessein

Athanase d'AlexandrieSaint Athanase, Vie de saint Antoine (traduit du Grec par Charles de Rémondange), Émile Protat, Mâcon 1874

2. Les premières visions

Ce premier assaut satanique prend des formes multiples. Cette diversité désordonnée a d’abord été rendue par les artistes, principalement ceux de l’aire culturelle flamande, avec une profusion de figures. La phrase d’Athanase “il soulevait dans son esprit un tourbillon de pensées ténébreuses pour le détourner” ne donnant pas d’information sur la nature de celles-ci, les artistes ont saisi l’opportunité de donner libre cours à leur imagination sur leurs formes possibles, sans doute au-delà des attentes de leurs commanditaires. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils se sont montrés très créatifs. On pense, bien sûr, immédiatement à Jérôme Bosch, maître des représentations fantasmatiques. Il n’est pas le seul, car il a inspiré plusieurs générations de peintres sur le même sujet.

Jérôme Bosch, Les Tentations de saint Antoine, c. 1500, huile sur bois,
131,5 x 225 cm, Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne, Portugal

Le triptyque de Jérôme Bosch relate plusieurs moments de l’histoire de saint Antoine. mais c’est dans le panneau central du retable que la première tentation est figurée. Au centre, Antoine fixe le spectateur, dans une sorte d’indifférence au tumulte qui l’entoure, mêlée d’une certaine surprise ou peut-être, déjà, d’une forme de lassitude. Deux personnages élégants, symbolisant la richesse, servent à boire à un homme à tête de cochon. Celui-ci, tout comme l’estropié qui le suit, tiennent des instruments, évoquant le plaisir de la musique.

Tout autour de cette scène, s’agitent des figures hybrides, mi-homme mi-animal, ou encore des chimères inquiétantes. Elles incarnent, en saynètes souvent autonomes, différents plaisirs de la vie, des péchés ou même des attitudes blasphématoires (un diable à tête de chien singeant un prêtre lisant la Bible). À l’arrière-plan, un village en feu suggère une vision de l’Apocalypse.

Joos van Craesbeeck, La Tentation de saint Antoine, c. 1650,
huile sur toile, 78 x 116 cm, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe, Allemagne

Si l’interprétation de Joos van Craesbeeck paraît moins fantasmagorique ou apocalyptique, elle n’en est pas moins onirique. Saint Antoine est repoussé dans le coin inférieur droit du tableau, alors que les manifestations infernales en occupent tout l’espace. Une femme, aux pieds crochus, qui semble tirer sur son corsage pour en extraire un sein (tentation de la chair), offre à l’ermite une coupe précieuse (coquille de nautile montée sur un pied doré). Sans doute une boisson, qui fait écho au diable cornu et doté d’une queue, juché sur un tonneau flottant sur l’étang : allusion à la dérive de l’esprit que provoque l’alcool ?

La force de cette représentation réside surtout dans cette gigantesque tête, au crâne ouvert sur le front, de laquelle semblent émerger les succubes qui envahissent la toile. Nous pouvons supposer qu’il s’agit d’un autoportrait de l’artiste, dont l’imagination a donné forme à cet épisode de la vie du saint. L’hypothèse peut être étayée par la représentation d’un artiste dessinant sur une toile, placé dans la partie gauche du front ouvert.

David Teniers le Jeune, La Tentation de saint-Antoine, XVIIe siècle,
huile sur cuivre, 50,5 × 65,7 cm, Detroit Institute of Art, Detroit, USA

Chez David Teniers le Jeune, nous retrouvons des motifs empruntés à l’univers de Jérôme Bosch (personnages mystérieux volant sur des oiseaux ou des poissons). Son interprétation tourne autour de la tentation de l’amour, incarnée dans le jeune couple, d’ailleurs placé au centre du tableau ; mais aussi à la boisson, personnifiée par l’homme éméché et juché sur le cochon. Le diable trouve sa forme dans l’homme interpellant Antoine, une chauve-souris volant au-dessus de sa tête.

Le sujet et la manière dont il est représenté a visiblement rencontré un grand succès, car les mêmes artistes ont réalisé plusieurs versions de ces tableaux. Nombre de motifs resurgissent aussi chez des proches, des successeurs ou des suiveurs, tout au long du XVIe siècle. Ces derniers accroissent encore davantage le bestiaire fantastique lié aux tentations de saint Antoine.

3. La tentation de la chair

Le diable ne parvenant pas à distraire Antoine de son but, il fait appel à la vigueur et l’habituel appétit des jeunes hommes pour le sexe :

Le démon cherchait [...] à lui inspirer des pensées obscènes [...] exciter ses désirs [...], l’esprit infernal osa même pendant la nuit prendre la ressemblance d’une femme et imiter toutes ses manières pour le séduire.

Athanase d'AlexandrieSaint Athanase, Vie de saint Antoine (traduit du Grec par Charles de Rémondange), Émile Protat, Mâcon 1874

Cette nouvelle tentation est sans aucun doute la plus illustrée par les artistes, toutes périodes picturales confondues. Elle est déjà suggérée chez David Teniers le Jeune (ci-dessus), par la femme tirant sur son corsage. Ce moment a également servi de prétexte aux artistes pour introduire la représentation d’un nu féminin qui entre ainsi en confrontation directe avec un sujet religieux.

Pietro Liberi, La Tentation de saint Antoine, 1658-1661, huile sur toile,
65 x 64 cm, Ca’ Rezzonico – Pinacoteca Egidio Martini, Venise, Italie

Pietro Liberi prend quelques libertés avec le texte. Il n’y a pas une femme, mais plusieurs. Nous pouvons toutefois nous interroger. Y a-t-il réellement plusieurs femmes ou bien, dans la vision fantasmatique provoquée par le démon. est-ce une seule femme représentée à différents moments ou dans plusieurs positions.

Paul Delaroche, La Tentation de saint Antoine, c. 1832,
huile sur carton, The Wallace Collection, Londres, Royaume-Uni

Paul Delaroche, un peu moins de deux siècles plus tard, déroge aussi au texte. Mais la multiplicité des femmes ne fait plus de doute. Elles n’ont pas toutes la même coiffure ou couleur de cheveux et leurs tenues sont également différentes.

Les deux tableaux montrent la même folie érotique déployée par le diable : les femmes s’agrippent à l’ermite, le harcèlent. Si le sujet n’était pas religieux, les représentations, avec nos yeux de contemporains, pourraient avoir un petit quelque chose de comique. Mais c’est peut-être l’effet recherché par les deux artistes pour montrer le ridicule de la tentative du diable dans l’esprit d’Antoine.

Paul Cézanne, La Tentation de saint Antoine, 1877,
huile sur toile, 47,2 x 56 cm, Musée d’Orsay, Paris, France

Paul Cézanne nous propose une représentation plus dramatique. Bien que l’artiste soit dans sa période impressionniste, il aborde un sujet religieux et dans une manière plutôt sombre, voire anxiogène. La couleur, posée par touche crée un effet brumeux, incertain, qui renforce le sentiment d’apparition maléfique. L’ermite est juste esquissé, dans l’ombre de Satan qui se penche sur lui. Le femme nue est, a contrario, en pleine lumière. Entourée de putti, on ne sait si elle ôte un voile, si elle soulève, dans un geste surnaturel, le rideau du ciel ou encore si elle émerge d’une nuée.

Henri Fantin-Latour, La Tentation de saint Antoine, 1897, huile sur toile,
74 x 93 cm, Petit Palais – Musée des beaux-arts de la ville de Paris, Paris, France

Henri Fantin-Latour dévie également du texte. Membre du mouvement symbolisme à l’époque de la réalisation de cette peinture, il propose une scène aux violents contrastes. Le tableau, comme un rêve qui aurait pris forme sur la toile, a des accents mystiques et ésotériques. Il correspond aux angoisses et à la mélancolie des artistes en cette fin de siècle (le XIXe siècle) : l’essor de la science et de l’industrie amènent avec eux consumérisme et matérialisme, au détriment du lyrisme, du rêve et de la spiritualité. Ainsi Antoine et son mysticisme ne sont plus qu’une ombre, alors que les apparitions féminines, symboliques du plaisir, bénéficient de toute la lumière.

Mais l’une des représentations les plus irrévérencieuses, voire blasphématoires pour certains, revient à Félicien Rops. Avec un humour typiquement belge qu’il a cultivé avec ses débuts en tant que caricaturiste, il aime provoquer la société bourgeoise de son temps. Ce faisant, il dépasse le cadre d’une représentation religieuse. Il veut interpeller ses contemporains sur l’hypocrisie de la bien-pensance bourgeoise, mais également l’académisme artistique.

Félicien Rops, La Tentation de saint Antoine, 1878, crayon, pastel et gouache sur papier,
73,8 x 54,3 cm, Cabinet des Estampes – Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles, Belgique

4. Le feu de saint Antoine

Afin de s’isoler du monde, Antoine décide de s’enfermer dans un tombeau (égyptien), pensant que ce lieu serait le plus propice à l’ascèse et à la prière. Mais le diable le poursuit toujours de ses assauts :

Il entra dans un de ces tombeaux, et après que son ami eût fermé la porte sur lui, il demeura seul dans l’intérieur. Mais l’ennemi de la vertu [...] convoqua les démons et leur dit, plein de rage “[...] attaquons-le d’une autre manière.” [...] Ils font donc pendant la nuit un tel vacarme que toute la contrée paraît en être ébranlée. Il semble que ces démons renversent les quatre murs du tombeau, passent au travers sous la figure d’animaux sauvages et d’affreux reptiles. [...] Tous ces fantômes, en un mot, faisaient un bruit épouvantable et montraient une colère effrayante. Antoine, frappé, couvert de piqûres par ces bêtes féroces, éprouvait de cruelles douleurs.

Athanase d'AlexandrieSaint Athanase, Vie de saint Antoine (traduit du Grec par Charles de Rémondange), Émile Protat, Mâcon 1874

C’est à ce moment, que Dieu apparaît à Antoine et vient à son secours.

Cette attaque a inspiré à Mathias Grünewald son plus grand chef-d’œuvre : le monumental Retable d’Issenheim. L’un des volets présente l’image, dantesque et d’une rare intensité pour l’époque, de cette agression machiavélique.

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim (détail), 1512-1516, tempera
et huile sur toile, 269 x 307 cm, Musée Unterlinden, Colmar, France

Détail du Retable d'Issenheim : homme atteint du Mal des ardents

Détail : homme atteint du Mal des ardents

Le retable a été réalisé pour les Antonins. L’ordre hospitalier de saint Antoine, créé au XIe siècle, se donnait pour mission d’accueillir et de soigner les victimes d’un mal nommé “Feu de saint Antoine” ou “Mal des ardents”. D’origine inconnue, cette maladie apparaît régulièrement à compter du IXe siècle, notamment en période de famine.

Des recherches archéologiques ont révélé son existence depuis la civilisation assyrienne. Incurable à l’époque médiévale, on la pense contagieuse. Sa description par les chroniqueurs médiévaux fait frémir d’effroi.

La maladie est décrite comme une peste de feu qui commençait par des maux de tête, des vertiges, des hallucinations et des tremblements et évoluait en provoquant des douleurs atroces dans les membres. Une gangrène sèche apparaissait au niveau des membres, du visage et des organes génitaux. Un « feu intérieur » consumait les corps et détachait les membres gangrenés après d’atroces sensations de brûlure. Ces symptômes étaient associés à des troubles psychiques, sous forme d’hallucinations, de délires et d’agitations extrêmes.

Il s’agit, nous le savons aujourd’hui, de l’ergotisme, causé par un champignon poussant sur les épis de céréales, notamment le seigle, qui était davantage consommé en période de famine. Le champignon violacé à noir contient plusieurs toxines, dont certaines sont de la même famille que le LSD.

Le retable de Matthias Grünewald étant réalisé pour les Antonins, la présence du mystérieux personnage agonisant dans le coin inférieur gauche du panneau du retable trouve ainsi son explication. Ce n’est pas un diable, mais un homme atteint du “Mal des ardents”. On aperçoit sa main gauche, qui n’est plus qu’un moignon, s’accrocher au manteau de l’ermite, le corps tuméfié et le pied droit déformé. Afin d’apaiser leurs souffrances, les malades étaient invités à invoquer saint Antoine, considéré alors comme un saint guérisseur.

L’hagiographie d’Athanase rapporte plusieurs agressions similaires d’Antoine, alors qu’il s’est installé dans fort romain abandonné, en Thébaïde aux abords de la Mer Rouge. Toujours selon l’auteur, la foi du saint parvient également à délivrer des possédés des supplices qu’ils vivent.

5. Les effets de l’ascèse

En plus de potentiels problèmes liés à l’ergotisme, les privations pouvaient provoquer des pertes de connaissance, de la somnolence, mais aussi des états de conscience modifiée. Ce sont sans doute les conséquences de l’un de ces états seconds que relate saint Athanase dans sa biographie d’Antoine le Grand :

Il se sentit ravi en esprit [...] comme hors de lui-même et comme enlevé dans les airs par plusieurs personnes, et que d’autres pleines de malice et de méchanceté se tenaient dans l’air et voulaient l’empêcher de passer.

Athanase d'AlexandrieSaint Athanase, Vie de saint Antoine (traduit du Grec par Charles de Rémondange), Émile Protat, Mâcon 1874

De manière un peu complexe, Athanase décrit un état d’extase mystique. L’esprit du saint s’élève vers Dieu. Guidé par des anges, il ne parvient pas à rejoindre le monde divin, car des démons le tirent vers le bas, le monde terrestre. Selon d’autres lectures, les démons empêcheraient Antoine de revenir dans le monde réel. C’est ce qu’illustre une célèbre peinture attribuée à Michel-Ange. Selon la légende, alors qu’il n’était âgé seulement que de 12 ou 13 ans, le jeune homme aurait copié en peinture la célèbre gravure de l’artiste Martin Schongauer. Que cet événement soit réel ou mythique, la peinture n’en est pas moins un chef-d’œuvre.

Martin Schongauer, La Tentation de saint Antoine, c. 1470-1475, gravure, 30 x 21,8 cm, Metropolitan Museum of Art, New-York (NY), USA Michel-Ange (attribué à), Le Supplice de saint Antoine, 1487-1488, tempera et huile sur bois, 47 x 34,9 cm, Kimbell Art Museum, Fort Worth (TX), USA

Nous l’aurons constaté, la quasi-totalité des représentations des tentations d’Antoine présentent un personnage âgé, même lorsque les événements surviennent alors qu’il est encore jeune. Déjà au Moyen Âge, ses premières figurations le présentent ainsi. Elles rappellent qu’il a atteint un âge vénérable (105 ans), malgré les agressions dont il a fait l’objet. Par ailleurs, sa vie d’anachorète, faite de jeûnes et d’une alimentation aussi frugale que pauvre, a certainement accéléré son vieillissement. Sa figure n’a donc pas évolué, afin qu’il reste identifiable à une époque où les tableaux n’avaient pas de titre, puisqu’ils étaient le fruit de commandes et n’étaient pas destinés à être exposés, hormis dans des lieux de culte qui lui étaient dédiés. Ce n’est qu’au XIXe siècle que les artistes, se libérant petit à petit de leurs commanditaires et enclin à la contestation, que l’on commence à figurer l’ermite plus jeune.

6. Le cochon de saint Antoine

Beaucoup de représentations du saint mettent en scène un cochon. Il ne faut pas se méprendre sur la présence de l’animal. Il n’est pas l’incarnation de pensées salaces. Selon la légende, la bête aurait été confiée au saint par un compagnon. Le cochon serait devenu son animal de compagnie. Le pauvre animal subit souvent le même sort que son maître : il est, lui aussi, aux prises avec des démons. Dans la Tentation de Joos van Craesbeeck, il est harcelé par deux diablotins. Dans celle de David Teniers le Jeune, il sert de monture à l’ivrogne. Dans l’imaginaire d’autres artistes, il est chevauché par l’apparition féminine ou encore trucidé par un diable.

Le cochon arbore parfois une clochette autour de son cou, autre attribut traditionnel du saint. Au Moyen Âge, les cochons élevés par les moines Antonins, seuls porcins à disposer du droit de vagabonder en toute liberté, portaient d’ailleurs une clochette afin d’être différenciés de ceux élevés par des profanes.

7. Quel crédit apporter aux visions de saint Antoine ?

Durant toute sa vie, Antoine le Grand aura donc subi les attaques du diable. Directement pris pour cible, ou indirectement lorsqu’il exorcise des personnes possédées. Bien entendu, la qualité historique du récit d’Athanase d’Alexandrie peut être questionnée. Le texte est d’ailleurs beaucoup trop édifiant pour être lu au premier degré. L’objectif de l’auteur est avant tout de fournir un exemple à suivre aux aspirants à l’érémitisme et à la vie monacale en générale. N’oublions pas qu’Athanase est un écrivain de l’Antiquité. À cette époque, les auteurs sont plutôt enclins à l’éloge des personnages dont ils relatent l’existence. Tout comme l’Énéide de Virgile était destiné à louer les vertus romaines incarnées dans le premier empereur romain, Auguste et ses ascendants.

Cette apologie de l’ermite pose cependant une question : les péripéties relatées par le texte se sont-elles réellement produites ? Cette question ne trouvera sans doute jamais sa réponse. Cependant, deux hypothèses peuvent être avancées :

  • Antoine le Grand était lui-même atteint du mal qui porte son nom, une forme d’ergotisme. Il menait une vie de privation et se nourrissait essentiellement de céréales sous forme de pain. L’ergot de seigle ayant déjà été décrit à l’époque assyrienne, sa présence dans l’Égypte antique est plus que probable durant le Bas-Empire romain. Enfin, le saint se nourrissant fort peu, la dose de toxines qu’il consommait était faible et l’ergotisme pouvait donc se limiter à des manifestations convulsives. C’est-à-dire à des périodes de crises hallucinatoires, troubles psychotiques ou syndromes maniaques avec une alternance rapide de moments et sentiments euphoriques ou dysphoriques.
  • Des études sur des momies retrouvées dans des tourbières (comme l’Homme de Grauballe au Danemark), ont montré une utilisation rituelle de l’ergot de seigle dès le IIIe siècle avant notre ère. On pourrait supposer que cet usage était connu dans l’Égypte antique et que l’ermite aurait pu s’en servir afin de faciliter son contact avec le monde divin. Cette pratique est attestée avec d’autres psychotropes, en Égypte ou en Grèce (par exemple la Pythie de Delphes), afin d’entrer en relation avec les dieux ou formuler des prédictions. Je dois préciser que la conjecture que je formule n’est, à ma connaissance, étayée par aucune recherche scientifique.

Glossaire

  1. Legenda aurea : Jacopo da Varazze, connu sous le nom de Jacques de Voragine en France, (1228 – 1298) est un chroniqueur de l’Italie médiévale. La Legenda aurea (Légende dorée), ouvrage écrit en Latin entre 1261 et 1266, raconte la vie de 150 saints chrétiens. Cet opus constitue la base de la mythologie chrétienne, notamment catholique et orthodoxe.
  • Athanase, Vie de saint Antoine (traduit du Grec par Charles de Rémondange), Mâcon : Émile Protat, 1874.
  • Duchet-Suchaux Gaston. La Bible et les saints, guide iconographique. Paris : Flammarion, 1990.
  • Mischlewski Adalbert. Un ordre hospitalier au Moyen Âge, les chanoines réguliers de Saint-Antoine-en-Viennois, Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 1995.

Nota Bene :

Cet article est une traduction, en français, de celui que j’ai publié, en langue anglaise, le 15 août 2024 pour la revue Signifier, sur la plateforme anglo-saxonne Medium.