1. Qui est David ?

Félix-Joseph Barrias, L’Onction de David par Samuel, 1842, huile sur toile, 114 x 147 cm, Petit Palais, Musée des beaux-arts de la ville de Paris, Paris, France
David, personnage central de la Bible, passe son enfance à garder les troupeaux de son père tout en développant ses talents de musicien, maniant la fronde pour chasser les prédateurs. Dieu, déçu par le roi Saül, choisit David comme futur roi et le fait oindre1 par le prophète Samuel.
Appelé à la cour pour apaiser Saül, torturé et dépressif, avec sa musique, David se fait remarquer en tuant le géant Goliath avec une fronde, mettant fin à la guerre contre les Philistins. Il devient alors chef de guerre et gendre du roi. Après la mort de Saül, David devient roi de Judée, puis de l’Israël unifiée, étendant son royaume et faisant de Jérusalem sa capitale où il installe l’Arche d’Alliance, inaugurant ainsi une période de paix et de prospérité.
2. David, le roi parfait au Moyen Âge
L’adoption des livres hébraïques par les chrétiens transfère au Christ la promesse divine faite à David : son trône sera affermi à jamais. L’iconographie de l’arbre de Jessé tend à accréditer autant qu’à promouvoir cet héritage en présentant Jésus comme un descendant direct de David.

Carte du roi de pique, représentant David
Dès le Haut Moyen Âge, David devient le modèle du roi idéal : guerrier, fédérateur, croyant et pieu, musicien et poète. Son nom hébreu, qui signifie « bien-aimé », illustre son statut privilégié auprès de Dieu, qui lui pardonne ses fautes, même les plus graves2. Cette image inspire les monarques de droit divin, notamment Charlemagne, qui se proclame « Nouveau David » pour légitimer son règne chrétien.
La figure de David, marquée par le mythe carolingien, se diffuse dans l’Europe médiévale. Représenté en roi mature et digne, souvent avec une lyre, il devient l’un des Neuf Preux3 incarnant l’idéal chevaleresque. Il figure aussi sur les cartes à jouer françaises, où il apparaît barbu, sceptre en main, à partir du XIVe siècle. Même si, après le Moyen Âge, David est encore parfois représenté en patriarche priant ou composant des psaumes, un artiste florentin va bouleverser à jamais notre perception de ce roi.
3. Donatello
Florence, 1386. Dans cette ville en pleine effervescence artistique et économique, naît Donato di Niccolò di Betto Bardi, plus connu sous le nom de Donatello. Enfant talentueux, son apprentissage artistique débute aux côtés de Filippo Brunelleschi, qui lui transmet son savoir en orfèvrerie, affinant ainsi son souci du détail. En 1404, il rejoint l’atelier de Lorenzo Ghiberti, où il se perfectionne dans l’art du bas-relief et la technique de fusion du bronze. Cette formation marque profondément son style et pose les bases de son génie artistique.
Mais Donatello n’aurait pu s’exprimer pleinement hors du contexte culturel de la Florence de son époque. Au début du XVe siècle, la ville connaît un âge d’or grâce à la prospérité de ses marchands et banquiers. L’essor du mécénat et les grands chantiers de construction redonnent vie aux idéaux de l’Antiquité. Les riches commanditaires rivalisent pour s’attacher les meilleurs artistes, accélérant ainsi l’évolution stylistique : Masaccio, Fra Angelico, Michelozzo et, bien sûr, Brunelleschi et Ghiberti. C’est dans cette atmosphère de bouillonnement créatif que Donatello produit une œuvre aussi prolifique qu’audacieuse. Le polymathe Leon Battista Alberti, également son contemporain, le place parmi les figures incontournables de la Renaissance. Un siècle plus tard, Giorgio Vasari, pour sa part, en fait le fondateur de la sculpture de la Renaissance :
”Tous ceux qui travaillèrent en relief purent se dire avoir été de ses élèves.
AuteurVies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes
4. 1408, une première tentative de rupture avec le style gothique

Donatello, David, 1408, marbre, 191 x 57.5 cm, Museo nazionale del Bargello, Florence, Italie
L’une des premières œuvres marquantes de Donatello est une statue de David en marbre. Il s’agit d’une commande réalisée, en 1408, pour la cathédrale de Florence. Tout juste âgé de 22 ans et sans doute enthousiasmé par les sculptures antiques qu’il a découvertes, aux côtés de Brunelleschi, lors de leur voyage à Rome en 1402, il ne propose pas un David dans la tradition médiévale.
Il amorce ainsi une première rupture avec le style gothique. Il délaisse la représentation du roi sage et mature, voire vieillissant et donc du passé, au profit de l’homme jeune, celui en devenir. L’épisode biblique de David et Goliath est un prétexte idéal pour répondre à sa commande, tout en tordant le bras à la tradition. Cependant, David reste ici plus un adolescent qu’un enfant. Peut-être Donatello ne souhaitait-il pas créer de controverse en se montrant trop innovant, surtout pour une cathédrale…
Bien que cette sculpture conserve encore quelques traits gothiques (une posture quelque peu rigide, un visage au regard impassible, presque absent – « vide » disent les experts – des drapés jugés a postériori un peu lourds), elle s’affranchit des canons médiévaux. La subtile torsion de son corps révèle déjà une influence du contrapposto antique, tandis que l’attitude de son bras gauche laisse transparaître une pointe d’assurance, peut-être même de fierté, incompatible avec le style gothique. Au travers de sa recherche de nouvelles formes stylistiques inspirées par l’Antiquité, Donatello jette les bases d’un art résolument novateur.
5. Donatello enterre la sculpture gothique
Contrairement au David en marbre, réalisé pour une cathédrale, la version en bronze est une commande privée. Donatello peut donc laisser libre cours à sa créativité, d’autant que son commanditaire, Cosme de Médicis, est un mécène des plus progressistes.
Probablement réalisé entre 1435 et 1440, cette sculpture est l’une des premières statues en bronze grandeur nature (1,58 mètres) depuis l’Antiquité à être conçue en ronde-bosse, c’est-à-dire visible sous tous les angles. Contrairement à la tradition médiévale, elle ne s’appuie donc sur aucun arrière-plan architectural. Exposée dès l’origine sur un piédestal en marbre conçu par Desiderio da Settignano, la statue atteint une hauteur totale de 1,80 mètre. Aujourd’hui conservée au Musée du Bargello, à Florence (Italie), elle continue de fasciner par son audace et sa modernité.

Anonyme, Hermès du Belvédère, fin du Ier siècle, marbre, 195 cm, Museo Pio-Clementino, Cité du Vatican
L’un des aspects les plus marquants de cette sculpture réside dans la nudité complète de David, à l’exception d’un chapeau rustique (pétase) et de sandales richement ouvragées. Ce choix iconographique est alors totalement inédit pour une représentation biblique : si le texte mentionne que David a refusé l’armure du roi Saül, il ne suggère jamais qu’il ait combattu nu.
Dans sa forme, le David semble emprunter tous les codes de la statuaire antique, particulièrement ceux de la Grèce classique (Ve – IVe siècle avant notre ère). Sa nudité rappelle celle des héros et divinités de la mythologie. Placé sur une couronne de laurier, il est donc montré triomphant d’une difficile épreuve. Sa victoire est d’ailleurs évidente : il foule au pied la tête décapitée de Goliath. Enfin, il arbore une posture caractéristique, le contrapposto : une jambe tendue porte le poids du corps alors que l’autre est légèrement fléchie.
Cependant, même si l’inspiration de Donatello est évidente, il est loin de copier le style gréco-romain. Tout d’abord, l’artiste ne représente pas le héros biblique selon les canons antiques : musclé et vigoureux. David, avec sa silhouette gracile, est une figure pré-adolescente, même enfantine. Ce sentiment est accentué par une musculature à peine esquissée. David est ici presque androgyne. Celle-ci a d’ailleurs perturbé les spectateurs du passé. J’avoue que la rencontre avec la statue provoque toujours ce trouble quelque peu indicible.
Donatello opère une autre rupture avec les canons antiques comme gothiques. Dans ces deux styles sculpturaux, la statue arbore un air supérieur, totalement indifférent au spectateur. Or, le David en bronze semble entrer en communication avec son spectateur. S’il est surélevé, ce qui lui confère une forme de supériorité, sa tête est légèrement penchée en avant. Il semble nous regarder, même si nous n’en sommes pas certains, puisque l’éclairage projette l’ombre de son chapeau, cachant un peu son regard. Cependant, le léger sourire qu’il esquisse semble s’adresser à nous. Sa pose nonchalante comme son expression sereine, bien que énigmatique, rassure. Son visage aux traits délicats et son nez droit rappellent les portraits romains, notamment ceux d’Antinoüs, favori de l’empereur Hadrien et incarnation de l’idéal classique.
Si le héros foule au pied la tête du vaincu, comme cela peut se retrouver dans certaines sculptures antiques, Donatello ajoute une représentation symbolique de la victoire du christiannisme sur le paganisme. Même si cela n’est pas facile à observer aujourd’hui en raison de la surélévation de la statue dans le musée du Bargello, le casque de de Goliath est orné d’une représentation de joyeux putti tirant le chariot d’Éros4. Plus généralement, la statue joue sur l’opposition entre la victoire de l’intelligence sur la force brute, de la jeunesse sur la maturité, de la foi sur l’impiété.
L’artiste s’éloigne encore de la vision du héros classique en représentant David avec des cheveux longs, quelque peu en désordre. Inconcevable dans la sculpture grecque comme dans la sculpture gothique. Cette chevelure, combinée à l’ambiguïté du corps gracile de David renforce son caractère féminin, surtout de dos. Donatello a produit une sculpture d’une grande sensualité, dont la patine ajoute d’ailleurs au trouble qu’elle engendre. Si certains ont pu y voir une connotation sexuelle jusqu’à insinuer l’homosexualité de Donatello, ils se sont vraisemblablement lourdement trompés.
En effet, l’artiste ne fait que donner corps au jeune David biblique. Celle-ci est claire : David est un être des plus désirables. Tout d’abord, son nom, en Hébreu, signifie « bien-aimé ». Plus âgé, il est bien-aimé de son peuple. Mais, dès son enfance, il est surtout bien-aimé de Dieu, puisque celui-ci ordonne au prophète Samuel de l’oindre de l’huile sacrée, ce qui fait de lui un roi dès son plus jeune âge. Enfin, le Psaume 44, faisant référence à David, le décrit comme « le plus beau parmi les fils des hommes ». Il faut, bien sûr, penser à la beauté de l’âme de David, mise en avant par la chrétienté médiévale et la chevalerie : foi, bonté, courage, grandeur d’âme.
Donatello, à la recherche d’une esthétique nouvelle, et en accord avec son époque de renouveau (philosophique, artistique, intellectuel), trouve avec son David en bronze une voie innovante. La jeunesse, la finesse et la légèreté de son personnage tranche avec la rigidité et parfois la lourdeur de la statuaire gothique. Inspiré par la sculpture antique, il parvient, sans la copier, à créer une mode de représentation totalement innovant. La vision d’un David d’âge mûr composant des psaumes avec sa lyre devient rapidement anecdotique dans l’art. Donatello, décrit comme fondateur de la sculpture moderne par Vasari, est rapidement imité, notamment par Andrea del Verrocchio qui propose un bronze d’un jeune David triomphant de Goliath dès 1466-1469. Cependant, la nudité du David de Donatello est si novatrice et idéale, qu’il faudra plusieurs années avant qu’un sculpteur ait l’audace de se frotter à nouveau à une telle représentation.
L’originalité et la témérité de Donatello ont tellement marqué nos sociétés occidentales, que, dès que nous évoquons un combat inégal entre un belligérant petit mais courageux et un géant, la première image qui nous vient à l’esprit est celle de David contre Goliath. Ce thème biblique continue d’inspirer.
Nota Bene :
Cet article est une traduction de celui que j’ai publié, en langue anglaise, le 07 mars 2025 pour la revue Signifier, sur la plateforme anglo-saxonne Medium.
Glossaire
- ↑ Oindre : consacrer avec une huile sainte.
- ↑ Faute grave : David ordonna un complot qui conduisit à la mort de son général Urie, époux de Bethsabée, avec laquelle il avait commis l’adultère, dont le résultat ne fut autre que le futur roi Salomon.
- ↑ Neuf Preux : ce sont des héros guerriers qui incarnent l’idéal chevaleresque de la société médiévale. Trois d’entre eux sont issus de cultures considérées comme païennes : Hector, héros troyen, Alexandre le Grand, héros grec, et Jules César, héros romain. Trois sont des héros bibliques : Josué, David et Judas Maccabée. Trois sont des héros chrétiens : le roi Arthur, Charlemagne et Godefroy de Bouillon.
- ↑ Chariot d’Éros : Cette scène s’inspire d’une ancienne gravure sur pierre appartenant à Cosme de Médicis, commanditaire du David de Donatello.



