Scène de Déluge est aujourd’hui une peinture un peu négligée par les historiens de l’art. Elle est pourtant emblématique d’une période de transition entre la peinture néo-classique et la peinture romantique. Les choix esthétiques de l’artiste ont engendré de vifs débats à chacune de ses expositions au public en 1806, 1810 et 1814.
1. Un parcours des plus classiques
Anne-Louis Girodet de Roucy-Tiorson (1767-1824), a, très jeune, un don pour le dessin. À 18 ans, il devient l’élève de Jacques-Louis David, chef de file de l’École de peinture néo-classique, qui vient de connaître un très grand succès au Salon de 1785 avec Le Serment des Horaces.
Pendant 4 années, il est donc formé et imprégné de l’esprit néoclassique, dont Le Serment des Horaces est l’un des exemples caractéristiques : beauté idéalisée, composition en frise, rationnelle et géométrique, sujets mythologiques, touche imperceptible.
Le talent du jeune artiste lui permet de participer au Prix de Rome1, qu’il remporte en 1789. Avant de quitter Paris, il visite le Salon2 où il remarque Le Déluge, du peintre Jean Baptiste Regnault. Il en réalise un croquis, avant de partir pour Rome, car le sujet l’intéresse. Il voudrait, à son tour, en faire une représentation.
Ce n’est qu’au Salon de 1806, qu’Anne-Louis Girodet présente sa Scène de Déluge.
La peinture montre un groupe d’individus, sans doute une famille, fuyant la montée des eaux. Un homme porte un vieillard aux jambes inertes. De sa main droite, il tire vers le haut une femme qui serre un jeune enfant contre elle. Elle est déséquilibrée par le jeune garçon qui s’accroche désespérément à sa chevelure. La survie du groupe dépend entièrement de l’homme. De sa main gauche, il s’accroche fermement à une branche d’arbre. Mais elle semble sur le point de casser. L’artiste représente un moment d’incertitude et de tension extrême, exacerbé par une composition originale : une longue diagonale, matérialisée par les bras de l’homme et de la femme. Décentrée vers la gauche, cette ligne oblique procure un sentiment de déséquilibre, accentué par les drapés que le vent pousse également vers la gauche. Nous ne savons quel sera le sort du groupe, auguré par chaque extrémité de la diagonale. À gauche, la chute et la mort, incarnée par la femme flottant sur les eaux. Ou à droite, le salut, figuré par l’éclaircie du ciel et la zone verdoyante qui se profile derrière l’arbre.
2. Les polémiques du Salon de 1806
L’erreur de l’Académie
Avant même l’ouverture du Salon, le 16 septembre 1806, Girodet fait face à un problème. L’Académie, chargée d’imprimer le catalogue présentant les œuvres, commet une erreur. Son tableau est inscrit avec le titre de Scène du Déluge et non pas Scène de déluge3.
Cette coquille peut paraître anecdotique. Elle est pourtant cruciale. En effet, « Scène du Déluge » évoque immédiatement le Déluge biblique. Il y a plusieurs raisons à cela. L’Académie des beaux-arts est habituée à la représentation de ce sujet par les artistes. Traditionnellement, les peintures du Déluge se présentent au format paysage pour proposer une vue panoramique destinée à évoquer l’ampleur de la catastrophe. Certains artistes utilisent parfois le format portrait pour ne présenter que ce qu’on nomme, par convention, un “fragment” ou encore un “épisode”. Autrement dit une scène réduite à quelques personnages symbolisant le sort funeste qui attend l’Humanité toute entière. C’est le cas du Déluge de Jean-Baptiste Regnault que Girodet a tant apprécié en 1789.
Enfin, les dimensions de la toile de Girodet 4,32 x 3,41 mètres (soit près de 15 mètres carrés) sont normalement réservées à la peinture d’Histoire, c’est-à-dire aux sujets mythologiques, bibliques, historiques ou encore allégoriques.
L’artiste rédige rapidement une lettre pour faire connaître au public l’erreur de l’Académie.
”J'ai pris le mot déluge dans le sens d'inondation subite et partielle produite par une convulsion de la nature, telle par exemple que le désastre arrivé dernièrement en Suisse en a pu fournir le tableau.
Anne-Louis GirodetLettre publiée dans "Le Journal de Paris", le 21 septembre 1806
Il fait référence à des tragédies contemporaines. Sa toile n’a donc rien à voir avec le Déluge biblique et n’est donc pas une peinture d’histoire religieuse.
Cette thématique de l’Homme menacé par les forces de la nature apparaît dans le champ artistique à la fin du XVIIIe siècle, en raison de catastrophes comme le séisme de Lisbonne de 17554, qui a profondément marqué l’Europe. L’Homme moderne prend conscience de sa fragilité face aux forces de la nature (inondations, séismes, foudre…), phénomènes que l’on commence à étudier avec l’essor des sciences accompagnant le Siècle des Lumières.
Mais sa lettre n’est publiée dans Le Journal de Paris que le 21 septembre 1806, soit 5 jours après l’ouverture du Salon. Il est donc trop tard. Certains critiques ont publié leurs premiers articles sur le tableau dès l’ouverture du Salon, le 16 septembre. Abusés par l’étourderie de l’Académie, ils se sont d’abord plaint de devoir expliquer aux visiteurs que la scène représentait le Déluge biblique, les induisant ainsi en erreur.
L’intervention de l’artiste dans la presse est remarquée et donc beaucoup commentée. Cela crée une certaine effervescence autour de sa peinture. Pour employer un terme populaire contemporain, la toile “fait le buzz”. Elle attire le public et devient même l’épicentre du Salon.
Les journalistes qui ont écrit leurs articles avant la publication de la lettre de l’artiste ou qui ne l’ont pas lue, restent dans l’erreur. Ils cherchent dans ce qu’ils considèrent être un “fragment”, les fautes potentielles de la famille, justifiant la punition divine. Pour certains, le vieil homme est coupable d’avarice (un péché capital), en raison de la bourse qu’il tient fermement dans sa main gauche. Pour d’autres, c’est l’égoïsme qui est dépeint au travers du vieil homme agrippé au jeune homme ou encore du garçon désespérément accroché aux cheveux de la femme. Un critique a même jugé qu’il ne fallait pas éprouver de pitié pour les personnages, puisque la punition ayant été décidée par Dieu, elle était nécessairement méritée.
Une avalanche de critiques
Lorsque la lettre de Girodet est enfin connue de tous, les critiques en relation avec le Déluge biblique s’apaisent. Mais les critiques les plus variées fleurissent dans la presse.
Certains voient dans le sujet une allégorie des âges de l’Homme5. Quelques-uns, une nouvelle illustration du mythe d’Énée, portant son père sur son dos6, fuyant Troie en flammes. D’autres enfin, l’expression du dilemme de l’homme entre la piété filiale et le soutien dû à son foyer.
Les réprobations sont pléthores : couleurs trop vives pour l’un, trop sombres pour l’autre. Celui-ci trouve que Girodet est sans doute capable de faire mieux, celui-là trouve la composition trop déséquilibrée. Plusieurs s’insurgent même : l’artiste est allé trop loin ! Le sujet est désagréable et il est impensable de représenter des situations aussi tumultueuses et d’une telle “violence gothique”. Certes, on veut bien être ému par une peinture, mais pas repartir empli de chagrin, voire désespéré.
Enfin, nombre de chroniqueurs émettent des objections sur la crédibilité de la scène. C’est un réquisitoire sous forme de liste interminable : l’éclairage de la scène par un éclair n’est pas vraisemblable ; les personnages ont des poses trop convulsives, on pourrait croire à des acrobates de cirque ; la force de l’homme n’est pas plausible, tout comme celle du jeune garçon agrippé aux cheveux de la femme ; la partie supérieure de la femme est molle et en contradiction avec sa partie inférieure qui est ferme. Tout est prétexte à la réprobation : la femme morte flottant dans l’angle inférieur gauche est jugée trop belle et trop calme ; les eaux ne sont pas assez boueuses ; pourquoi les drapés sont-il restés secs ; comment ce petit groupe a-t-il pu arriver jusque sur ce promontoire. Avec une certaine mauvaise foi, on va même jusqu’à écrire que le bébé ne peut être conscient de la situation au point de pleurer de peur…
3. La confrontation de 1810
La nouvelle exposition de la toile en 1810 se fait dans un contexte particulier : les Prix Décennaux7. Girodet se retrouve en compétition contre son ancien maître, Jacques-Louis David, qui concourt avec une toile emblématique de la peinture néo-classique : Les Sabines arrêtant le combat entre les Romains et les Sabins, dit Les Sabines.
La compétition suscite le plus vif intérêt. Après délibération, le jury attribue le prix de la meilleure peinture d’histoire de la décennie à Girodet. David doit se contenter d’une mention “honorable”. L’Académie entérine le choix du jury qui, pour justifier son choix, publie un rapport. Si la toile de David reçoit des éloges, les académiciens notent cependant un manque d’originalité, une certaine confusion entre premier et arrière-plan. un manque de vigueur et d’harmonie, et même une certaine inexactitude dans la nudité des personnages. A contrario, le tableau de Girodet est encensé. Le sujet est considéré comme entièrement original, sa composition hardie.
Les critiques formulées en 1806 (voir ci-dessus), bien que notées par le jury, sont occultées par l’engouement pour “l’énergie, la sensibilité, le sentiment touchant et terrible, le mouvement noble, les formes idéales, la grâce et la force du tableau”. Une vive polémique éclate. Certains trouvent choquant que l’élève (Girodet) soit primé au détriment de son ancien maître (David). Les détracteurs de Girodet réitèrent leurs nombreuses objections de 1806. Toutefois, certains reconnaissent désormais des qualités à la Scène de déluge. La composition, jugée déséquilibrée en 1806, est maintenant perçue comme originale, car elle rompt avec la traditionnelle composition pyramidale. On loue le caractère intemporel de la nudité et des drapés, ainsi que la justesse anatomique des personnages.
4. À l’aube du Romantisme
En 1814, le contexte est encore différent. Anne-Louis Girodet est encore présent au Salon. En plus de ses nouvelles toiles, on expose des créations plus anciennes, dont Scène de déluge. Beaucoup de critiques formulées en 1806 et 1810 se retrouvent quasiment à l’identique. Toutefois, le jugement sur l’œuvre évolue encore. Certains considèrent désormais le tableau comme “un monument dans l’histoire de la peinture française”.
L’exposition du tableau à intervalles exceptionnellement réguliers (tous les 4 ans), permet de percevoir une évolution des conceptions esthétiques de la société. L’École néo-classique est reconnue et promue depuis les années 1760. Elle est la forme d’expression artistique officielle en 1806. Son omniprésence a imprimé une conception esthétique dans la société. Mais l’époque change. Et avec elle, les goûts artistiques.
Une nouvelle génération d’artistes, dont Girodet est emblématique, souhaite sortir du carcan néo-classique. La peinture romantique n’existe pas encore, mais elle est en gestation sous le pinceau des peintres qualifiés, a posteriori, de préromantiques.
Aux compositions géométriques et en frise de leurs aînés, la jeune génération (Anne-Louis Girodet, Fleury Richard, Pierre Révoil) répond par des compositions en diagonale suggérant le déséquilibre. Au rationalisme, ils répondent exaltation des passions, imaginaire et désordre. Aux sujets bibliques ou mythologiques, ils opposent un culte du Moyen Âge, mais aussi la détresse humaine soumise aux forces d’une nature parfois violente.
Glossaire et notes
- ↑ Prix de Rome : Ce prestigieux concours artistique, créé sous Louis XIV, permet à son lauréat d’obtenir une bourse royale pour passer trois ans et demi à Rome, afin de se perfectionner au contact des œuvres antiques comme celles des grands artistes italiens.
- ↑ Salon : le Salon de peinture et de sculpture, dit Le Salon, a été créé à Paris en 1673, sous l’impulsion de Louis XIV. Il avait pour objectif d’exposer et de promouvoir les lauréats de l’Académie royale de peinture et de sculpture, devenue Académie des beaux-arts après la Révolution française. Monopole d’État, il ne présentait que des artistes agréés par le pouvoir en place. De plus en plus contesté à partir du milieu du XIXe siècle, il disparaît en 1880.
- ↑ Scène de déluge : Il convient de signaler que le Musée du Louvre, en 2024, n’a toujours pas corrigé l’erreur commise par l’Académie il y a maintenant 218 ans.
- ↑ Séisme de Lisbonne (1755) : ce tremblement de terre, et ses conséquences, a provoqué près de 100 000 décès au Portugal. Il a été ressenti de la Suisse jusqu’au Maroc et le tsunami qu’il a engendré a frappé les côtes d’Afrique du Nord, mais aussi les îles des Caraïbes et les côtes américaines.
- ↑ Allégorie des âges de l’Homme : ce type de peinture met en scène des personnages de trois âges différents : un enfant, un homme adulte et un vieillard. Le thème symbolise le cycle de la vie et se veut une réflexion sur la finitude de la vue humaine (voir : Titien, Caspar David Friedrich, Klimt…).
- ↑ Enée fuyant Troie en flamme : Dans l’Iliade, Homère raconte que lorsque la ville de Troie est prise par les Grecs, Énée parvient à s’enfuir. Accompagné de sa femme (Créuse) et de son fils (Ascagne), il doit porter son père (Anchise) sur son dos.
- ↑ Prix Décennaux : événement créé par Napoléon Ier pour récompenser artistes, auteurs, savants et inventeurs. Il était prévu que les prix soient décernés, tous les dix ans, à la date du coup d’État de Napoléon. Celui-ci ayant été destitué en 1815, seule la cérémonie de 1810 a eu lieu.
- Blanc Charles, Histoire des peintres de toutes les écoles, tome 8. Paris : Veuve Jules Renouard, libraire-éditeur, 1863.
- Cleaver Dale G., « Girodet’s Déluge, a Case Study in Art Criticism », in Art Journal, XXXVIII/2 – Winter 1978/79, pp. 96-101.
- Del Re Sonia, « Expressive et raffinée : étude pour « Une scène de déluge » d’Anne-Louis Girodet », 24/08/2018, Musée des beaux-arts du Canada.



